« Crieux » Bégin !




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« Crieux » Bégin !

J’aime beaucoup lire Michel Hébert, dans le Journal de Québec. En général, ses propos trouvent écho chez moi. Mais son dernier texte sur la bourde à Bégin, qui enjoignit le gouvernement à « manger de la marde », me laisse perplexe et, dois-je l’avouer, m’effraie un peu dans ce qu’il suggère.

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Avant de m’expliquer, permettez un nécessaire préambule.

Depuis la tragédie du Charlie Hebdo, le débat sur la liberté d’expression a retrouvé du momentum au Québec, tout juste derrière celui portant sur la laïcité. Cependant, pour des raisons qui m’échappent, ce concept, avec lequel tant de Québécois font gorge chaude, semble flou dans l’esprit de plusieurs.

Comme hier, par exemple.

En pleine télévision nationale, je me retrouve devant un citoyen furieux, appelant au boycott de la chaine d’alimentation IGA. Pourquoi IGA ? Parce que la chaine emploie Christian Bégin comme porte-parole. Et comme Bégin n’avait pas été fin, et comme ce citoyen ne pouvait s’en prendre à Bégin lui-même, alors hop-là : on s’en prend à son employeur, dans l’espoir qu’il le congédie. Visons le portefeuille… Ça va lui faire mal !

Comprenons-nous bien. Je ne suis pas en accord avec M. Bégin. Ni sur la forme. Ni sur le fond. Une fois que c’est dit…

Au-delà de la futilité de cette démarche, une question soulevé par le courroucé contribuable me trouble.

-« La liberté d’expression, Monsieur Pouliot, pour vous, C’est-tu de dire n’importe quoi, n’importe quand ? ».
-« Euh… ben oui… en autant qu’on respecte la Loi… Sinon, est-ce vraiment de la liberté ? Me semble…»

Donc, pour plusieurs, tout le monde est en droit d’exercer sa liberté d’expression….. en autant que ça ne nous déplaise pas !!?!?!?! C’est ce que je dois comprendre ?

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Ça ne tient pas la route !

Pour tout vertueux que nous nous figurions, il existe une vérité toute simple. L’authentique vertu ne réside pas dans le simple fait d’adhérer à une valeur, comme si elle conférait quoique ce soit par simple osmose, par proximité. Dans une telle situation, la vertu devient en fait impécunieuse, sans réelle apport à celui qui la profère. Et pour cause, car il n’y a de tangible valeur à une vertu que lorsque celle-ci ne devient un inconvénient.

En effet, comme il serait facile à quiconque de s’affirmer courageux en l’absence de tout danger. La valeur du courage ne s’évalue-t-elle pas que dans l’adversité ? Il en va de même pour la liberté d’expression. Car cette valeur, que la très vaste majorité d’entre nous n’hésiterait pas à qualifier de « valeur Québécoise fondamentale» ne projette de mérite sur nous que lorsque, en son nom, l’on consent au plus déplaisants discours un droit de cité, n’en déplaise à une majorité. C’est grâce à cette liberté d’expression que nous nous donnons le droit de nous regrouper et de manifester, de nous peindre la bedaine et de crier toutes sortes d’âneries durant un match de football, de faire des fous de nous-mêmes sans être persécutés, d’être extrémistes et de le dire à qui veut bien l’entendre, de s’afficher indépendantistes, fédéralistes, écologistes, affairistes, croyants, athées ou nihilistes sans craindre pour notre existence.

Et du fait, il existe déjà un encadrement à cette liberté d’expression. Celui que lui confèrent les tribunaux et l’état du droit. Car je reconnaîtrai toujours comme une limite acceptable à la liberté d’expression celle qui ne permet pas la diffamation, le harcèlement, la calomnie et l’intimidation. Au-delà de cette limite, il ne s’agit plus de liberté d’expression mais bien de licence.

Alors à tous ceux qui protestent contre le « mange de la marde » de Bégin, je vous demanderais ceci. Vous êtes-vous accolés un « Je Suis Charlie » depuis quelques semaines ? Cet insigne qui dénonçait la violence faite aux caricaturistes, mais qui voulait également dire aux extrémistes « Nous avons le droit de dire des choses qui vous offensent» ?

Comment réconciliez-vous les deux ?

Revenons à Michel Hébert.

Son texte me laisse songeur. Pas tant dans sa dénonciation d’un monde culturel québécois accroché à la tétine publique. C’est un fait, et je n’ai pas tant de problème avec le mécénat d’État. Je n’ai pas tant de problème non plus avec son constat que M. Bégin, curieusement, n’ait pas saisi qu’en se prêtant au jeu des syndicats, il devenait du coup un acteur politique. Partisan, par surcroit. C’est une lecture très juste de M. Hébert.

Là où le bât blesse, c’est lorsqu’il laisse présager, face au discours ordurier de M. Bégin, une éventuelle rétribution sous forme fiscale venant de l’État. Il ne le prédit pas, mais il laisse sous-entendre que le monde artistique aurait probablement préféré que Christian Bégin se taise, pour des raisons monétaires, pour préserver un profil bas.

Au risque de passer pour quelqu’un souffrant d’angélisme, j’espère de tout cœur ne pas vivre dans ce genre de province. Parce que ça voudrait dire qu’on peut acheter notre silence à coup de subventions. Que notre silence est mandaté par l’aide financière de l’État. Que notre liberté serait d’abord limitée par notre pitance, bien plus que par notre propre schème de valeurs. Mais plus épeurant encore, cela voudrait dire que le politique pourrait persécuter financièrement un individu ou un groupe d’individus, selon la teneur de leur discours. Je suis bien davantage craintif de cela que d’un discours « pas très classe » venant d’une figure à l’égo gonflé par une popularité qui m’échappe.

J’aspire à un état de « pureté » en apparence utopique pour l’appareil étatique. Mais toute irréaliste que puisse sembler l’atteinte de la cible ci-haut mentionnée, je ne veux pas vivre dans un monde où l’on viserait plus bas.

J’ose émettre le souhait que ce que laisse présager Michel Hébert est faux. Le connaissant tout de même un peu, il me dirait surement que je suis affecté par la pensée magique.

Source: http://www.martinpouliot.com/

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Martin Pouliot

Animateur radio depuis plus de 12 ans, je commente l'actualité et analyse les décisions afin de mieux comprendre les grands enjeux qui nous touchent. Je ne suis ni de gauche, ni de droite, je tente de me ranger du côté du respect des différences et du respect de l'individu.