Grantchester : portrait sociétal




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Grantchester : portrait sociétal

Grantchester est une nouvelle série de six épisodes qui a été diffusée au début octobre 2014 sur les ondes d’ITV en Angleterre et à la mi-janvier l’année suivante sur PBS aux États-Unis.

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Drame policier, on nous amène dans la ville du même nom dans les années 50 au sein d’une petite communauté rurale qui se remet à peine des horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Le jeune révérend Sidney Chambers (James Norton) y est installé depuis peu et par un concours de circonstances, il est chaque semaine amené à enquêter sur des meurtres aux côtés du détective Geordie Keating (Robson Green).

Adaptation des livres The Grantchester Mysteries écrits par James Runcie, Grantchester nous offre des enquêtes classiques bien rodées, mais surtout un portrait d’après-guerre qui retient notre attention alors que les mœurs se libéralisent et que la religion, incarnée par le personnage principal, occupe de moins en moins de place dans la sphère publique.

Ces petits détails…

Grantchester démarre alors que Sidney doit procéder à la cérémonie d’inhumation d’un homme qui se serait suicidé. Le sujet est tellement tabou que la famille veut en finir au plus vite, mais voilà que la maîtresse du défunt demande au révérend de lui donner plus de détails sur l’incident étant donné qu’ils avaient prévu quelques jours avant le drame quitter le village et refaire leur vie ailleurs; ce qui laisse croire qu’il s’agirait plutôt d’un meurtre. C’est à ce moment que Sidney rencontre le détective Geordie avec qui il mènera plusieurs enquêtes successives. Dans le second épisode, le protagoniste est invité aux fiançailles d’une amie de la haute société qui est retrouvée le lendemain sans vie dans la rivière alors que dans le troisième, une vieille dame souffrante qui s’était opposée au mariage de sa fille meurt subitement, de même que sa sœur. Dans tous ces cas, Geordie et Sidney se complètent admirablement. Le premier est on ne peut plus cartésien alors que le second suit son instinct et ne lâche jamais le morceau.

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Le résultat des enquêtes a beau donner raison au révérend, ce dernier est moins chanceux dans sa vie personnelle. Depuis longtemps, lui et Amanda Kendall (Morven Christie) se fréquentent, mais voilà qu’un jour elle lui apprend qu’elle est fiancée. Il s’agit en fait d’un mariage arrangé par son père qui accorde davantage d’importance aux honneurs et à la richesse qu’aux sentiments aussi véritables et passionnés soient-ils. En plus de cette peine d’amour, le protagoniste est en proie aux traumatismes qu’il a vécus alors qu’il était soldat du régiment royal d’Écosse durant la guerre.

Grantchester conserve le même charme que les multiples enquêtes historiques à l’anglaise, genre dans lequel le pays se démarque, qu’il s’agisse des Poirot, Miss Marple ou des nombreuses adaptations des romans d’Agatha Christie. L’avantage premier est que toutes technologie moderne est bien entendue exclue des scénarios si bien que l’on met plus d’emphase sur les mobiles et ces petits indices qui chicotent les enquêteurs et par le fait même les téléspectateurs. On retrouve aussi dans la série d’ITV une touche de la charmante Murder She Wrote. D’une part, l’action se déroule principalement dans une petite municipalité (à l’image de Cabot Cove dans la série américaine), ce qui limite le nombre de suspects et d’autre part, le héros ne fait pas partie des forces policières, mais comme Jessica Fletcher, trouve toujours un moyen de s’immiscer dans les enquêtes. L’important est qu’on y croit et le stratagème fonctionne aussi avec la nouvelle série britannique puisque comme le dit Sidney lui-même : « As a priest, isn’t everything our business? » En effet, la figure du prêtre occupe encore beaucoup de place au sein de la hiérarchie des villages, mais voilà : les temps changent.

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Un monde en transition

L’Angleterre, tout comme une bonne partie de l’Europe, vient de sortir du conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. La victoire n’a pas été facile et chaque fois que les hommes se rencontrent pour la première fois, dans les premiers sujets de discussion on demande toujours : « As-tu fait la guerre? » Camps de concentration, tortures, mutilations, morts de jeunes hommes dans la fleur de l’âge, on comprend que malgré la victoire, ces horreurs ont laissé d’importantes séquelles dans l’univers collectif. Dès lors s’opère un vent de changement au sein de la plus jeune génération dont la jeunesse a été gâchée et qui n’embrasse plus les mêmes valeurs, notamment en rapport avec la religion. Ainsi, la famille proche de Sidney est en profond désaccord avec son « choix de carrière » (ou plutôt sa vocation) et ne manque pas de le lui rappeler. Dans la même veine, Geordie aussi n’a aucun respect pour la religion : il a perdu la foi sur les champs de bataille, théâtre des pires exactions. Au cours du second épisode, Sidney se rend à une fête de fiançailles et tous ses amis de son âge prennent un malin plaisir à se moquer de sa profession.

À l’opposé, nous avons une majorité d’adultes plus âgés et très croyants qui trouvent suspect, même choquant que leur prêtre soit toujours célibataire. Ce sujet revient constamment sur la table et à quelques reprises, certains paroissiens n’écoutent pas les conseils matrimoniaux de Sidney, uniquement parce qu’il n’est pas marié. Mais c’est le protagoniste qui incarne le mieux cette période de transition avec son approche plus « sociale » de la religion et moins dogmatique. Ainsi, il n’hésite pas une seconde à présider la cérémonie d’un homme qui se serait suicidé, prend la défense d’un noir injustement ostracisé et n’a aucun problème à loger avec un autre prêtre vraisemblablement homosexuel : il ne juge personne et donne le bénéfice du doute à tout un chacun. Mais en même temps, c’est quelqu’un de meurtri, qui boit beaucoup trop et l’on est à même de constater les horreurs auxquelles il a dû faire faire durant la guerre grâce à plusieurs flashbacks. Il s’occupe de tout le monde, mais peu de personnes s’occupent vraiment de lui. Donc, malgré la soutane qu’il porte, il est loin d’être un saint et c’est son humanité, dans les bons jours comme dans les mauvais qui nous charment immédiatement dans la série d’ITV.

L’auditoire de Grantchester s’est maintenu tout au cours de la saison, comptant au départ 7,77 millions de téléspectateurs et 6,37 pour la finale pour une moyenne de 6,64. L’avantage est qu’avec une saison de si courte durée, les gens n’ont pas le temps de se lasser et surtout, on n’étire pas la sauce inutilement. La technique marche puisque la série a été renouvelée pour une seconde saison.

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Jean-François Chartrand-Delorme

Ayant étudié en cinéma et en communications, depuis longtemps je suis habitué à l'évaluation, à l'analyse et à la critique de films. Au fil des ans, cette passion s'est davantage transférée vers les séries télé. La fiction m'intéresse davantage, mais les séries documentaires me fascinent aussi. Chacun de ces deux genres nous offrent un portrait de la société, son évolution et parfois sa régression. De plus, je me suis rendu compte assez vite qu'outre les séries québécoises et américaines que nous connaissons davantage, plusieurs autres pays dans le monde représentent une compétition sérieuse... au grand plaisir des téléspectateurs. Depuis quelques mois, je me suis mis à écrire des critiques, tout en travaillant dans les médias à temps plein. Ma règle d'or est de ne jamais juger une série par un seul épisode. Dans mon cas, la règle de trois s'applique, question de laisser la chance au coureur. En espérant pouvoir partager avec les lecteurs mes appréciations, découvertes et déceptions du petit écran et surtout échanger avec ceux-ci. Venez me lire!