The Imitation Game ou comment un cerveau anglais résout une énigme allemande?




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The Imitation Game ou comment un cerveau anglais résout une énigme allemande?

The Imitation Game pose un regard intimiste sur la vie du mathématicien et cryptanalyste britannique Alan Turing. Parfois, ce sont les personnes qu’on imagine capable de rien qui font les choses que personne n’aurait imaginé : tel est le mantra du protagoniste répété à quelques reprises et qui résume à lui seul le propos du film.

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Le livre Alan Turing: The Enigma (1983) d’Andrew Hodges a servi de référence au scénariste Graham Moore (récipiendaire d’un Oscar) et au réalisateur Morten Tyldum, faisant tous deux leurs premières armes derrière la caméra d’une production évaluée à quatorze millions de dollars et distribuée aux États-Unis par la Weinstein Company. Au vu du résultat, de ses revenus (plus de 161 millions de dollars dans le monde) et de ses récompenses (huit nominations aux Oscars, dont celui remporté le seul remporté du meilleur scénario, et cinq nominations aux Golden Globes), l’investissement s’avère payant.

Le scénario alterne efficacement entre trois périodes-clés de la vie de Turing : à la fin des années 20 (alors qu’il se lie d’amitié avec Christopher Morcom (Jack Bannon) qui lui offre un livre sur la cryptographie), pendant la Seconde Guerre mondiale (alors qu’il se joint à l’équipe de Bletchley Park pour décrypter la machine Enigma permettant la transmission de messages codés) et au début des années 50 (alors qu’il est accusé d’indécence en raison d’un article journalistique relié à sa vie personnelle).

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Considérer chaque fait comme le garant de la réalité est fortement déconseillé, étant donné qu’il s’en inspire très librement et qu’il mise plutôt sur la vraisemblance. Voici quelques exemples d’inexactitudes historiques qui seront véhiculées dorénavant :

1- FAUX : Bletchley Park devait son succès à un groupuscule d’intellos (savants, linguistes, champions d’échecs et agents du renseignement) qui sont restés bredouilles longtemps avant que surgisse l’eurêka qui leur a permis de trouver comment éliminer rapidement plusieurs clés potentielles pour vaincre la machine de chiffrement nazie, réputée inviolable, et ses 1 054 560 combinaisons possibles… VRAI : Les grands progrès ont été faits dès 1939 (même avant par des pionniers polonais comme Marian Rejewski au début des années 30) et que des milliers de personnes travaillaient sur Enigma en 1945.

2- FAUX : Le décryptage du premier message annonçait une frappe allemande imminente contre un navire anglais. L’équipe menée par Turing aurait alors décidé de ne pas la divulguer afin de tenir les forces de l’Axe dans l’ignorance, et ce, même si le frère de Peter Hilton (Matthew Beard) était à bord de la cible. VRAI : Dans les faits, Hilton n’avait aucun frère et les décisions prises par l’équipe revenaient à leurs supérieurs hiérarchiques.

3- FAUX : Le surnom donné par Turing à sa machine électromécanique qui décryptait Enigma était Christopher, en hommage à son ami d’enfance. VRAI : Son surnom était Victory.

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Benedict Cumberbatch (Star Trek Into Darkness, la télésérie Sherlock) se donne corps et âme dans la peau de celui qui est considéré unanimement par les spécialistes comme le père de l’informatique. Il rend bien le comportement asocial et égoïste de son personnage qui n’est pas sans rappeler le Mark Zuckerberg de David Fincher dans The Social Network. Keira Knightley (Pirates of the Caribbean, Pride & Prejudice) se détache enfin de son image de second violon accessoire et lui donne bien la réplique en jouant Joan Clarke. Tout porte à croire que les deux personnages vivront une belle histoire d’amour, comme à l’accoutumée dans ces drames respectant l’étiquette académique, mais il n’en est rien.

Joan se bute rapidement à l’indépendance de son chef d’équipe, voire à son indifférence, ce qui lève petit à petit le voile sur un autre thème : la place de l’homosexualité. À cette époque, l’homme était un mâle irréductible et la femme une génitrice écervelée. L’outrage aux bonnes mœurs sanctionnait quiconque affichait son penchant pour un partenaire du même sexe. Or, grâce à cette « histoire d’amitié » entre ces deux minorités visibles, le couple du film retarde l’inévitable afin de permettre à Alan d’atteindre son but. Ils se complètent donc plus qu’ils se comprennent. En 1952, la vérité sort de son puits quant à son orientation sexuelle : Alan accepte la castration chimique par prise d’œstrogènes pour éviter la prison. Il se suicide le 7 juin 1954, mais il aura néanmoins, grâce à son travail, réduit le conflit mondial de deux ans et contribue au développement des ordinateurs.

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Préférant la vraisemblance au réalisme, The Imitation Game peine à trouver son équilibre entre le documentaire et le mélodrame, entre les flatteries académiques et les innovations scénaristiques, entre le raccourci d’une adaptation littéraire et le détour d’une véritable recherche historique. Le titre du film fait d’ailleurs référence au célèbre test de Turing, lequel doit se contenter d’un banal résumé durant une scène d’interrogatoire. Ainsi, le jeu de l’imitation, c’est ce biopic en soi qui s’amuse à n’être qu’une pâle imitation du monde réel. Le spectateur ne doit pas tout prendre au pied de la lettre, sans quoi il oubliera qu’il s’agit avant tout d’un film de fiction, dont le mérite le plus grand restera d’avoir su présenter un pan méconnu de notre histoire.

Verdict : 7,5 sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca