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Dossiers CinéPhilippes : Lumière sur la PPPP (Première Projection Publique et Payante)

Remontons dans le passé jusqu’au samedi 28 décembre 1895 et transportons-nous à Paris au 14 boulevard des Capucines. Il fait froid en cet après-midi d’hiver. Les passants se pressent et font fi de l’aboyeur qui distribue des feuillets publicitaires. Malgré tout, vous en prenez un et y lisez : « Cinématographe Lumière, entrée : 1 franc ».

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Vous, et trente-deux autres curieux, descendez dans le Salon indien, situé au sous-sol du Grand Café, et vous êtes accueillis près des tourniquets par le photographe Clément Maurice qui s’occupe de la caisse. Vous payez, puis accédez à la salle d’une capacité de 120 places où quelques invités s’impatientent déjà. C’est que vous serez témoin d’une soirée historique : celle de la naissance du cinéma…

Salon indien du Grand Café

Salon indien du Grand Café

L’hôte de cette première projection publique et payante est nul autre qu’Antoine Lumière, industriel lyonnais de plaques photographiques. L’absence remarquée de ses fils, Louis et Auguste, entache un peu la sériosité de l’événement (ils sont restés à Lyon). Vous jetez un coup d’œil au Cinématographe en noyer situé au centre du parterre, tout juste à votre droite.

Antoine Lumière

Antoine Lumière

Vêtu de son plus beau queue-de-pie, Antoine souhaite la bienvenue au public et lui explique que dix « vues photographiques animées » seront projetées sur la toile blanche de l’écran de deux mètres carrés. Leur durée sera de 38 secondes en moyenne, selon la vitesse à laquelle le préposé à l’appareil fera défiler les 17 mètres de pellicule 35 mm. Les lumières s’éteignent. Charles Moisson, le mécanicien-contremaître derrière la fabrication du premier prototype, tourne la manivelle…

La Sortie de l’usine Lumière à Lyon

Dès les premiers photogrammes, certains croient, à tort, qu’il s’agit encore d’un spectacle de la vieille lanterne magique. Les portes s’ouvrent enfin et laissent échapper un flot d’employés, de femmes, de chiens, des vélos et même une voiture tirée par des chevaux…

La Voltige

Cette vue s’inscrit dans la tradition du comique troupier, un genre théâtral se moquant des militaires, et montre un homme qui tente vainement de s’asseoir sur la selle de son cheval, jusqu’à ce qu’il réussisse au bout de six tentatives.

La Pêche aux poissons rouges

Cette vue, avec Auguste Lumière et sa fille Andrée, sera destinée aux spectateurs fortunés qui voudront s’acheter un exemplaire de l’appareil pour leurs propres films de famille. (C’est en quelque sorte l’ancêtre de vos partys des fêtes.)

Le Débarquement du congrès de photographie à Lyon

Des photographes débarquent d’un bateau en transportant leur matériel de photographie. Jules Janssen, l’inventeur du fusil photographique, est de ce nombre. D’autres saluent l’appareil et son opérateur, Louis Lumière. (C’est la première actualité filmée et en quelque sorte l’ancêtre du téléjournal.)

Les Forgerons

Cette vue est un remake européen de Blacksmithing Scene, un film états-unien de Thomas Edison filmé par William Dickson en 1893. La différence majeure entre ces deux versions est que celle des Lumière met en vedette de véritables forgerons, contrairement à celle d’Edison qui met en scène ses employés Charles Kayser et John Ott.

Le Jardinier (et le Petit Espiègle)

Cette vue prend son inspiration d’une page humoristique populaire d’Hermann Vogel. Un gamin (Léon Trotobas) met son pied sur le tuyau d’arrosage d’un jardinier (François Clerc, le jardinier de Louis Lumière). L’eau cesse. Le jardinier regarde le bec du tuyau au moment même où le gamin retire son pied. Le jardinier est aspergé. Il lui court après, le rattrape et lui donne une bonne fessée. (Cette première comédie de l’histoire du cinéma passera à l’histoire sous le titre L’Arroseur arrosé.)

Le Repas (de bébé)

Cette vue a une utilité identique à La Pêche aux poissons rouges, sauf que cette fois l’épouse d’Auguste, Marguerite Winkler, s’ajoute à la distribution.

Le Saut à la couverture

Un homme fait des culbutes par-dessus une couverture tenue par quatre personnes.

La Place des Cordeliers à Lyon

Comme son titre l’indique, il s’agit d’une prise de vue sur l’activité de la Place des Cordeliers à Lyon avec ses voitures et ses piétons.

La Mer (Baignade en mer)

Cinq jeunes enfants plongent dans la mer Méditerranée à partir d’un ponton. La mer qui s’agite avec ses vagues donne un relief saisissant.

Georges Méliès

Georges Méliès

Les lumières se rallument et Antoine se rend devant le public. Celui-ci, médusé, applaudit chaudement le spectacle d’une vingtaine de minutes auquel il vient d’assister (il a fallu changer de bobine entre chaque vue). Le moins qu’on puisse dire, c’est que le bouche à oreille sera profitable dans les prochains jours!

Georges Méliès, patron du théâtre Robert-Houdin, bondit de sa chaise en même temps que celui du musée Grévin et celui des Folies-Bergère. Ils convergent vers Antoine et tentent tous trois d’acheter un exemplaire de l’appareil. Antoine leur répond poliment : « L’invention n’est pas à vendre. Pour vous, elle serait la ruine. Elle peut être exploitée quelque temps comme une curiosité scientifique. En dehors de cela elle n’a aucun avenir. » Les trois hommes repartent bredouilles.

Vous quittez à la fois la salle et cette époque avant de regagner le moment présent. Gardez, amis et amies cinéphiles, ce souvenir gravé sur la pellicule de votre mémoire…

Une naissance « officielle » sous-entend une ou plusieurs naissances « officieuses ». En effet, depuis le dépôt de leur brevet pour un « appareil servant à l’obtention et à la vision des épreuves chronophotographiques » le mercredi 13 février 1895, les Lumière ont déjà organisé une douzaine de projections privées dont :

    Celle du 22 mars à Paris à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Il s’agit ni plus ni moins de la première projection publique, quoique non payante;
    Celle du 17 avril au congrès des Sociétés savantes des départements;
    Celle du 11 juin à Lyon à l’ouverture du Congrès de photographes;
    Celle du 11 juillet à Paris devant 150 invités de la Revue générale des sciences pures et appliquées;
    Celle du 10 novembre à Bruxelles devant l’Association belge de photographes;
    Celle du 16 novembre à la Sorbonne dans l’amphithéâtre des cours de Gabriel Lippmann.

Voici quelques faits intéressants ou informations complémentaires :

1- Il existe trois versions de La Sortie de l’usine Lumière à Lyon. Dans la première, les ouvriers sont en habit de travail. Dans les deux autres, ils sont en habit du dimanche. Mieux encore, ce n’est que dans la troisième version qu’ils ont tous le temps de sortir avant la fin de la bobine de 17 mètres. La version ci-haut serait donc la deuxième.

2- La Sortie de l’usine Lumière à Lyon n’est pas le premier film de l’histoire du cinéma. Entre 1893 et 1895, Thomas Edison avait déjà réalisé plus d’une soixantaine de vues pour ses Kinetoscope Parlors, lesquels permettaient un visionnage individuel et non une projection collective. William Dickson avait aussi filmé Dickson Greeting en 1891 (d’une durée initiale d’une dizaine de secondes dont il reste à peine deux secondes) et, plus précocement encore, Louis Le Prince avait enregistré Roundhay Garden Scene en 1888 (d’une durée de 2,11 secondes). Ces deux vues relèvent davantage de l’expérience que du divertissement.

3- Contrairement à la croyance populaire, L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ne figurait pas parmi les dix vues retenues pour la programmation du 28 décembre 1895. Il faudra attendre le lundi 6 janvier 1896 pour que les gens soient fascinés/terrifiés par ce train qui fonce vers eux.

4- Antoine a suggéré Domitor pour l’appareil, une appellation ayant une portée dominatrice selon lui, mais ses fils ont préféré le Cinématographe en raison de ses racines grecques qui signifient « écrire le mouvement ». Ils ont repris l’idée d’un certain Léon-Guillaume Bouly qui, le 27 décembre 1893, avait déposé un brevet d’invention pour un « appareil réversible de photographie et d’optique pour l’analyse et la synthèse des mouvements » baptisé Cinématographe, mais il n’a pas été en mesure de faire ses preuves.

5- En 1957, François Truffaut a rendu hommage à L’Arroseur arrosé à la sixième minute de son court-métrage Les Mistons.

Le mot de la fin

Le début de ce 21e siècle est très différent de la fin du 19e siècle, ne serait-ce qu’avec l’avènement du cinéma 3D et les effets spéciaux des blockbusters américains, toujours de plus en plus à la fine pointe de la technologie.

Il est difficile aujourd’hui de se mettre dans la peau de ces quelques dizaines de personnes qui ont formé le premier public officiel d’une projection. Les films duraient en moyenne 38 secondes et, comme la tradition théâtrale, se présentaient en un seul plan fixe de face. Je considère la période de 1888 à 1895 comme une grossesse avant la naissance elle-même le soir de la PPPP.

Dans mon prochain Dossier CinéPhilippe, apprenez comment Georges Méliès s’est lancé dans la réalisation de vues animées et ce que son passé de magicien de scène a apporté au cinéma naissant.

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca