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Mommy, je n’ai pas encore raté l’avion et je suis gagnant à Cannes!

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« Quand je dis ma mère, je pense que je veux dire LA mère en général, sa figure, son rôle. Car c’est à elle que je reviens toujours. C’est elle que je veux voir gagner la bataille, elle à qui je veux écrire des problèmes pour qu’elle ait toute la gloire de les régler, elle à travers qui je me pose des questions, elle qui criera quand nous nous taisons, qui aura raison quand nous avons tort, c’est elle, quoi qu’on fasse, qui aura le dernier mot. »

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Ces mots justes sont ceux de Xavier Dolan qui célèbre aujourd’hui, en ce 20 mars 2015, son vingt-sixième anniversaire. Ce réalisateur québécois propose une filmographie prodigieuse : J’ai tué ma mère en 2009, Les amours imaginaires en 2010, Laurence Anyways en 2012, Tom à la ferme en 2013 et Mommy en 2014. Ces cinq films ne forment qu’une oeuvre uniforme, en raison de thèmes et de traitements communs, lesquels trouvent résonance tantôt dans ses expériences personnelles, tantôt dans le cinéma qui a bercé son enfance et étreint son adolescence.

Mommy est sans aucun doute son film le plus abouti et le plus accessible. L’histoire raconte la relation tumultueuse entre Diane Després (Anne Dorval), une veuve quadragénaire qui tente tant bien que mal de remettre sa vie sur les rails, et son fils Steve (Antoine-Olivier Pilon), un adolescent qui souffre d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Ils s’installent en banlieue de Montréal et recevront un coup de main de la part de Kyla (Suzanne Clément), la voisine timide d’en face.

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La distribution est criante de vérité, hurlante même, en particulier ses trois têtes d’affiche qui ont déjà collaboré avec Dolan.

Antoine-Olivier Pilon (Frisson des collines, Les Pee-Wee 3D, Laurence Anyways), âgé de seulement seize ans au moment du tournage qui s’est déroulé de la fin 2013 au début 2014, surprend dans chaque scène par son inventivité, son impétuosité, son impulsivité, son imprévisibilité, son irascibilité. Bref, Pilon incarne un fils à bout de nerfs.

Anne Dorval (J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires, Laurence Anyways, la télésérie Les Parent) incarne la parfaite mère qui ignore sur quel pied danser. Depuis le premier film de Dolan, exception faite de Tom à la ferme, elle ne cesse de revenir donner vie à cette mère universelle qui aura toujours le dernier mot. Elle a d’ailleurs remporté à deux reprises le Jutra de la meilleur actrice, pour J’ai tué ma mère et Mommy. Bref, Dorval joue une mère biologique à bout de forces.

Suzanne Clément (Laurence Anyways, J’ai tué ma mère, la télésérie Les hauts et les bas de Sophie Paquin), quant à elle, trouve en Kyla un personnage viscéralement humain. Son bégaiement, causé un peu par une pusillanimité innée et beaucoup par un drame grave sous-entendu (un indice : regardez bien la dernière photo que montre le panoramique de sa chambre!), est livré sans fausse note. Elle a remporté le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2012 pour Laurence Anyways et le Jutra de la meilleure actrice de soutien pour Mommy. Bref, Clément campe une mère symbolique à bout de souffle.

Ils constituent les trois sommets d’un triangle amoureux et équilatéral.

Le recours à une dichotomie amour/haine pour caractériser la relation de Diane avec Steve l’oblige à prendre parfois des décisions à contrecoeur et à en subir les contrecoups. Le spectateur remarque combien son fils répète ses gestes et fait sien son langage de charretier cent pour cent québécois. D’ailleurs, tous les mots lancés en direction du fils alimentent un volcan intérieur toujours prêt à entrer en éruption, recevant comme de l’huile même ce qui devrait être considéré comme de l’eau.

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Dans mes cours pratiques et universitaires en cinéma, les enseignants nous conseillaient le gros plan et non le plan moyen pour filmer les acteurs et les actrices dans nos courts métrages. En effet, nous avions peur d’avancer notre caméra, préférant le zoom au travelling avant. Une chose est sûre : Mommy aurait été cité en exemple tellement il illustre ce conseil. Non seulement la caméra de Dolan se rapproche au plus près des visages et des objets, mais il ose quelque chose que très peu de réalisateurs avant lui ont osé : le recours au format 1:1, lequel emprunte à la photographie et rappelle l’image instantanée du Polaroid.

En effet, le cadre du film s’avère un carré parfait (voir les images accompagnant cette analyse), loin du format standard 4/3 (1,33:1), du format IMAX (1,43:1) et du format panoramique 16/9 (1,77:1), ce qui lui permet de faire fi du général et de se concentrer sur le particulier. Le spectateur voyeur ne peut jamais détourner ses yeux des personnages pour se réfugier ailleurs dans le décor, au contraire. Il pénètre leur intimité, le non-dit de leurs regards, l’importance significative de chaque détail, et cetera.

Voici trois exemples de détails intéressants qui ne m’ont pas échappé. Durant la première scène, la caméra montre la signature de Diane Després qui se résume à un « Die » lourd de sens (d’autant plus qu’il s’agit de son surnom). Plus tard, au tiers du film environ, Steve allume sa radio. Un très gros plan insiste sur les quatre premières lettres du mot « HELLO » affiché sur l’appareil et fait ainsi état du caractère « infernal » de la diégèse. Juste avant le générique de fin, une défenestration digne d’A Clockwork Orange est accompagnée par la chanson Born to Die de Lana Del Rey. Ce n’est pas un hasard, étant donné que le titre renvoie à l’amour que Steve porte sur celle qui l’a porté, Die…

L’immédiateté de la distance entre notre point de vue de voyeur et ces sujets filmés exhibitionnistes met en branle un processus d’identification hautement efficace. Nous étouffons en même temps qu’eux. Mieux encore, environ au milieu du film, au son de la chanson Wonderwall du groupe Oasis, Steve fait un geste inattendu : il ouvre le cadre avec ses mains et permet au film de retrouver le format panoramique! Nous respirons en même temps qu’eux, jusqu’à ce que le prochain problème ramène illico la claustrophobie du format 1:1…

Notez que Dolan a expérimenté ce format rare dans le vidéoclip College Boy du groupe de pop rock français Indochine. Mise en ligne le 2 mai 2013, cette chanson dresse un portrait réaliste de la différence, en particulier d’un étudiant qui subit les moqueries et les sévices d’autrui à cause de son homosexualité. Antoine-Olivier Pilon y jouait le rôle-titre et préparait le terrain pour Mommy.

La musique du film se veut, à nos oreilles, une succession de morceaux populaires et, à l’intérieur du récit, un CD gravé par le père décédé que Steve écoute en boucle. De Vivo per lei du ténor Andrea Bocelli (la version italienne avec Giorgia) à On ne change pas de Céline Dion, en passant par Experience du pianiste Ludovico Einaudi, chaque chanson prend racine dans l’une ou l’autre des nombreuses scènes riches en émotions.

En Europe, les films de Xavier Dolan raflent plusieurs prix convoités sur leur passage. J’ai tué ma mère a remporté le prix Art et Essai, le prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) pour le scénario et le prix Regards Jeunes pour les longs métrages à la 41e Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2009. Les amours imaginaires a remporté le prix Un certain regard au Festival de Cannes 2010. Laurence Anyways a remporté la Queer Palm (prix qui récompense un film pour son traitement des thématiques altersexuelles) au Festival de Cannes 2012. Tom à la ferme a remporté le prix FIPRESCI (sélection officielle) à la Mostra de Venise 2013. Mommy a remporté le Prix du jury au Festival de Cannes 2014.

Au Québec, peut-être jusqu’au 15 mars dernier à la 17e Soirée des Jutra où il a tout gagné, Dolan divisait le public dans les salles obscures. Les places occupées applaudissaient son génie, tandis que les places libres boudaient son manque d’action et tenaient en aversion son oeuvre. Pour citer Die interprétée par Anne Dorval : « Les sceptiques seront confondus… ». Cette réplique, placée intelligemment durant l’incipit du film et même au début de la bande-annonce officielle, s’adresse à la directrice d’un centre de rééducation, mais aussi aux spectateurs québécois qui doutaient encore de son génie. Là où ses quatre premiers films ont échoué, c’est-à-dire à faire l’unanimité, Mommy réussit et change la donne. Ce film alterne entre la suggestion et l’exagération, entre des temps morts lyriques et des accès de colère du TDAH. Après une longue fermeture sur soi-même, il marque pour le réalisateur une ouverture aux autres.

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Dolan vient de terminer Juste la fin du monde et planche actuellement sur The Death and Life of John F. Donovan. Le premier adapte la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce et met en vedette Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Nathalie Baye et Léa Seydoux. Le second visera plutôt le marché états-unien et mettra en vedette Kit Harington, Jessica Chastain, Kathy Bates, Susan Sarandon, Taylor Kitsch, Chris Zylka et Michael Gambon. À noter aussi un caméo de la chanteuse Adele pour qui Dolan a réalisé le vidéoclip de sa chanson Hello.

Bref, à mes yeux, Xavier Dolan peut être encensé comme le successeur de Woody Allen, ce scénariste-réalisateur-acteur qui imitait la signature de ses pères dans des exercices de style (Love and Death, Take the Money and Run, Sleeper) avant de trouver sa propre signature (Annie Hall, Manhattan, Hannah and Her Sisters). Il suffit de constater leur talent de dialoguiste et leur facilité à réunir une distribution de qualité pour s’en persuader…

Quand le visionnage de Mommy s’est terminé, je suis resté aphone devant la maturité du cinéma dolanien. Il devient mon film québécois préféré et, ex aequo avec Boyhood, mon film préféré de 2014.

Verdict : 9 sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca