Dossiers CinéPhilippes : Méliès, de magicien de scène à cinémagicien de l’écran!




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Dossiers CinéPhilippes : Méliès, de magicien de scène à cinémagicien de l’écran!

Georges Méliès vient tout juste de souffler ses 34 bougies au moment où il assiste à la PPPP (Première Projection Publique et Payante) le 28 décembre 1895. Cette soirée changera sa vie et réorientera drastiquement sa carrière de prestidigitateur de scène. Il réalisera pas moins de 520 vues animées entre 1896 et 1913, ce qui fera de lui le créateur du spectacle cinématographique et des premiers trucages. À lui seul, il permettra au cinéma de faire ses premiers pas…

Photogramme colorié du Voyage dans la Lune (1902)

Photogramme colorié du Voyage dans la Lune (1902)

SES PREMIERS PAS DANS LA VIE

Le 8 décembre 1861, Georges Méliès voit le jour à Paris. Frère de Henry et Gaston, il est le fils cadet de Catherine-Johanna et Jean Louis Stanisla Méliès. Ce dernier est le propriétaire d’une entreprise de chaussures de luxe. En 1880, Georges Méliès termine son baccalauréat après avoir fait des études classiques au lycée de Vanves. En 1883, il se rend à Londres pour apprendre à la fois la langue de Shakespeare et la prestidigitation grâce à l’illusionniste David Devant qui se produit à l’Egyptian Hall. Méliès lui fabrique des décors de scène et participe à quelques numéros. Il revient à Paris en décembre 1884. Il rejoint aussitôt la fabrique de son père où il s’occupe de la comptabilité et se familiarise avec des notions de mécanique qui lui seront utiles au cours de sa future carrière (notamment pour le prototype du Kinétograph). Le 25 juin 1885, il se marie avec Eugénie Génin, une pianiste accomplie d’origine hollandaise et amie de la famille du côté maternel. En mars 1886, il présente quelques numéros de magie au musée Grévin. Georgette Méliès, son premier enfant, naît le 22 mars 1888.

Georges Méliès

Georges Méliès

SES PREMIERS PAS DANS LA PRESTIDIGITATION

Le 1er juillet 1888, après avoir renoncé à sa part de l’entreprise familiale pour 500 000 francs, Méliès se porte acquéreur du théâtre Robert-Houdin auprès de Léonie Munier (veuve Jean-Eugène Robert-Houdin). Il en devient alors le directeur pour la somme de 47 000 francs, récupérant aussi une dizaine d’automates et la troupe du théâtre. Parmi les membres de cette troupe, Fanny Manieux, mieux connue sous son nom de scène Jeanne d’Alcy, deviendra son actrice fétiche, sa maitresse, puis sa seconde femme. D’octobre 1888 jusqu’en 1896, Méliès présente une trentaine de numéros d’illusion sur la scène de son théâtre dont La Stroubaika persane, Le Décapité récalcitrant, Le Nain jaune, Les Farces de la lune, Le Château de Mesmer, Le Calife, Les Spectres et Le Manoir du diable. Le 8 août 1889, Adolphe Méliès, rédacteur en chef du journal La Griffe et cousin de Georges, engage celui-ci comme caricaturiste sous le pseudonyme « Géo Smile ». Les parutions du journal se terminent le 30 janvier 1890. En 1891, Georges Méliès fonde l’Académie de Prestidigitation afin de légitimer la présence des magiciens ambulants regardés de haut par les forces policières. En 1893, l’Académie de Prestidigitation devient le Syndicat des Illusionnistes de France.

SES PREMIERS PAS DANS LA CINÉMATOGRAPHIE

Le 28 décembre 1895, Méliès assiste à la fameuse PPPP. Voir Dossiers CinéPhilippes : Lumière sur la PPPP (Première Projection Publique et Payante).

En février 1896, Méliès se rend à Londres et se procure auprès de son ami Robert W. Paul un exemplaire du Theatograph n°2 Mark 1, le numéro de série 17 qu’il rebaptisera Animatographe, au coût de 1 000 francs ainsi que quelques bandes tournées par le Kinétographe de l’américain Thomas Edison. En mars 1896, il achète pour 45 000 francs de pellicules Eastman. Il projette des vues animées d’Edison au théâtre Robert-Houdin dès le 5 avril 1896, laissant de moins en moins de place aux spectacles de prestidigitation. Grâce à son Kinétograph obtenu en fusionnant son Animatographe (appareil de projection) et l’Isolatographe des frères Isola (appareil de prise de vues), il se lance tête première dans la réalisation de ses idées. Le brevet d’invention numéro 259 444 n’est toutefois déposé que le 4 septembre 1896 par Lucien Korsten (mécanicien), Georges Méliès et Lucien Reulos (ingénieur) pour un « appareil destiné à prendre et à projeter les photographies animées ».

Kinétograph de Méliès

Kinétograph de Méliès

Le 10 juin 1896, Méliès tourne sa première vue animée intitulée Une partie de cartes. Il reprend ainsi Partie d’écarté tournée par les frères Lumière un peu plus tôt la même année. Georges y joue avec son frère Gaston dans le jardin de sa maison à Montreuil-sous-Bois. Contrairement à Louis Lumière qui reste derrière son Cinématographe et laisse Auguste jouer devant, Méliès sollicite déjà l’aide de son associé Reulos pour tourner la manivelle de son Kinétograph afin de mieux mettre en scène son projet.

UNE PARTIE DE CARTES
#1 du catalogue de la Star Film

De juin à octobre 1896, Méliès enregistre ses propres vues en plein air, dans le jardin, dans les rues avoisinantes ou dans son laboratoire du passage de l’Opéra à Paris, mais le manque de lumière et le mauvais temps l’empêchent de travailler à son rythme. Sur ses soixante-neuf premières vues, à part Une partie de cartes, seulement deux vues nous ont parvenu. Les voici :

DÉFENSE D’AFFICHER
#15 du catalogue de la Star Film retrouvé en 2010

UNE NUIT TERRIBLE
#26 du catalogue de la Star Film

Vers septembre 1896, un incident se déroule sur la place de l’Opéra alors que Méliès filme avec son Kinétograph. La pellicule se bloque dans l’appareil et nécessite une minute pour le remettre en marche. Au montage, il projette la bande et assiste à l’eurêka qui changera sa vie : un omnibus se transforme en corbillard et des hommes en femmes! Il découvre ainsi l’arrêt de caméra qu’il utilisera pour des apparitions, disparitions et transformations de personnages! Mais il n’en est pas l’inventeur : William Heise l’a utilisé le 28 août 1895 pour trancher la tête de Mary Stuart (jouée par Robert Thomae), souveraine du royaume d’Écosse condamnée pour trahison en 1587, dans la vue The Execution of Mary, Queen of Scots pour la Edison Manufacturing Company.

En octobre 1896, Méliès tourne Escamotage d’une dame au théâtre Robert-Houdin, sa première « vue à transformations » qui s’inspire de l’illusion la plus réputée du prestidigitateur français Buatier de Kolta, The Vanishing Lady. Il décide, grâce à ce film, d’orienter le cinéma dans une voie spectaculaire et théâtrale, aux antipodes de la voie réaliste et photographique favorisée par les frères Lumière. Au montage, il effectue les coupes dans la pellicule et soude les photogrammes avec de l’acétone.

ESCAMOTAGE D’UNE DAME AU THÉÂTRE ROBERT-HOUDIN
#70 du catalogue de la Star Film

Le 20 novembre 1896, Méliès enregistre officiellement la Star Film en tant que société de production. Toutes ses vues antérieures et postérieures à cette date seront recensées dans un catalogue. À partir de la fin de 1896, pour contrecarrer le contretypage des négatifs de ses films par les contrefacteurs, Méliès décide d’insérer le logo de la Star Film (une étoile noire à cinq branches) dans le décor même de ses vues, à commencer par Le Manoir du diable. Cette vue de 60 mètres, jugée perdue jusqu’à sa redécouverte en 1988, est considérée comme le premier film d’horreur de l’histoire du cinéma :

LE MANOIR DU DIABLE
#78-80 du catalogue de la Star Film

Atelier de pose à Montreuil (1897)

Atelier de pose à Montreuil (1897)

Le 22 mars 1897, dans le jardin de sa propriété à Montreuil, la construction du tout premier atelier de pose en France se termine (les travaux ont commencé en septembre 1896). Long de 17 mètres et large de 7 mètres, entièrement vitré, orienté nord-sud de manière à recevoir la lumière toute la journée, ce « théâtre de prise de vue » a coûté 90 000 francs à Méliès. Sur les toits serait l’une de ses premières vues tournées en studio :

SUR LES TOITS
#100 du catalogue de la Star Film

À l’été 1897, en s’inspirant de la peinture à l’huile de Jean-Auguste-Dominique Ingres (âgé de 82 ans!) intitulée Le Bain turc (1862), Méliès tourne trois films érotiques : L’Indiscret aux bains de mer (#113), Après le bal (#128) et Le Magnétiseur (#129). Il y a seulement Après le bal qui nous est parvenu et revendique le titre de premier film érotique de l’histoire du cinéma. Une femme (Jeanne d’Alcy) y est déshabillée par sa femme de chambre (Jane Brady) qui l’aide à se laver en lui versant un broc d’eau :

APRÈS LE BAL
#128 du catalogue de la Star Film

Au printemps 1898, Méliès tourne une série de cinq actualités reconstituées au sujet de la guerre hispano-américaine et l’explosion du USS Maine le 15 février 1898 : Collision et Naufrage en mer (#143), Quais de La Havane (Explosion du cuirassé Le Maine) (#144-145), Visite de l’épave du Maine (#146), Visite sous-marine du Maine (#147) et Combat naval devant Manille (#150). Pour le deuxième film, malheureusement perdu, il a recours à une maquette pour simuler l’explosion du cuirassé américain. Filmée à travers un aquarium rempli de véritables poissons, seule la Visite sous-marine du Maine nous est parvenue.

VISITE SOUS-MARINE DU MAINE
#147 du catalogue de la Star Film

À la fin de 1898, Méliès réalise une satire religieuse avec La Tentation de saint Antoine et fait preuve d’audace : il transforme une statue du Christ sur la croix en femme séduisante, jouée par Jeanne d’Alcy!

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
#169 du catalogue de la Star Film

Le 4 novembre 1899, Méliès sort son premier film important, L’affaire Dreyfus. Il s’agit d’une série de onze actualités reconstituées sur l’erreur judiciaire qui, le 22 décembre 1894, a condamné l’officier français Alfred Dreyfus pour trahison « à la destitution de son grade, à la dégradation militaire et à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée ». Cet événement majeur est à l’origine d’une crise importante en France. Ce film politique, tourné en octobre 1899, fait scandale en dépit du souci d’objectivité de Méliès et provoque les premières censures de l’histoire du cinéma.

L’AFFAIRE DREYFUS
#206-217 du catalogue de la Star Film

En octobre 1899, Méliès sort en France Cendrillon dans la version de Charles Perrault. Avec sa distribution importante de plus de 35 personnes, il s’agit de son premier film considéré comme une féérie et son premier comportant plusieurs tableaux. À noter que les versions coloriées des films de Méliès sortent de l’atelier d’Elizabeth Thuillier, peintes à la main par plus de 220 coloristes. Voici deux versions du Cendrillon de 1899, l’une en noir et blanc et l’autre en couleur :

CENDRILLON
#219-224 du catalogue de la Star Film

Au début de 1900, Méliès utilise la surimpression pour se multiplier sept fois et former un orchestre complet dans L’Homme orchestre. En 1921, Buster Keaton reprendra cette idée de départ en formant lui-même un orchestre de neuf personnes dans The Playhouse. Voici le film original et le film hommage :

L’HOMME ORCHESTRE
#262-263 du catalogue de la Star Film

THE PLAYHOUSE
Film de 1921 joué et réalisé par Buster Keaton

Au printemps 1900, Méliès tourne une « pièce cinématographique à grand spectacle en 12 tableaux » intitulée Jeanne d’Arc. Il s’agit du premier film à dépasser les 200 mètres de pellicule et le deuxième à présenter plusieurs tableaux. Méliès venait d’ajouter deux coulisses dans son studio de Montreuil, ce qui a permis à la troupe de « L’entrée triomphale à Orléans » (tableau 6) de passer plusieurs fois devant la caméra, en sortant par le côté cour et en revenant par le côté jardin, après avoir contourné le studio par le nord. La modernité de la « bataille de Compiègne » (tableau 8) est saisissante : des personnages filmés en plan américain s’éloignent de la caméra, deuxième exemple d’une mise en images réaliste dans sa filmographie après « Bagarre entre journalistes », le neuvième tableau de L’affaire Dreyfus en 1899. Retrouvée dans une version coloriée au pinceau en 1982, Jeanne d’Arc met en vedette une autre actrice fétiche de Méliès, Bleuette Bernon, qui a joué dans Cendrillon et qui jouera dans six autres de ses projets. À noter que l’absence de générique explique la distinction difficile entre acteurs et figurants. Le film sera présenté à Montréal par Marie de Kerstrat en février 1901 :

JEANNE D’ARC
#264-275 du catalogue de la Star Film

Le 30 janvier 1901, le théâtre Robert-Houdin est en partie détruit à la suite d’un incendie qui se déclare chez Clément Maurice, un photographe logé à l’étage. Méliès doit tout rénover et il reconstruit entièrement la salle. Elle est donc quasiment neuve lors de la célébration du centenaire de la naissance de Robert-Houdin, en 1905. Au printemps 1901, Méliès adapte un autre conte de Charles Perrault en dix tableaux, Barbe-Bleue. Se brisant le col du fémur lors d’une chute en jouant le rôle-titre, il est prêt à tout sauf à employer un cadrage serré qui aurait remis en cause sa conception scénique théâtrale de ses vues. Il fait donc grandir la clé de la pièce interdite par une succession d’arrêts de caméra afin que le public voie enfin la tache de sang, là où un simple gros plan de la main tenant une clé aux proportions normales aurait suffi. Barbe-Bleue sortira aux États-Unis le 3 mai 1902 :

Méliès sur le tournage de Barbe-Bleue (1902)

Méliès sur le tournage de Barbe-Bleue (1902)

BARBE-BLEUE
#361-370 du catalogue de la Star Film

Technique de rails inclinés pour gonfler/dégonfler

Technique de rails inclinés pour gonfler/dégonfler

À la fin de 1901, Méliès tourne L’Homme à la tête en caoutchouc. Il y joue le rôle de l’apothicaire et celui de la tête en caoutchouc. Pour réussir son trucage, Méliès fait sortir sa tête d’une boite noire posée sur des rails inclinés, s’approchant vers la caméra pour la gonfler et s’en éloignant pour la dégonfler. À noter la présence du logo Star Film Paris au centre à la gauche de l’image :

L’HOMME À LA TÊTE EN CAOUTCHOUC
#361-370 du catalogue de la Star Film

De mai à juillet 1902, Méliès tourne son film le plus célèbre, Le Voyage dans la Lune, lequel s’inspire de deux oeuvres de science-fiction, De la Terre à la Lune de Jules Verne (1865) et The First Men in the Moon de H. G. Wells (1901). Avec sa longueur de 275 mètres (équivalent à 14 minutes environ à 16-18 images/seconde) et son budget de 10 000 francs, il est considéré à juste titre comme le premier long métrage de l’histoire du cinéma. Imaginez un peu le perfectionnisme des coloristes chez Thuillier pour peindre manuellement les 13 375 photogrammes, un véritable travail de moine! Mais Méliès ne pouvait décevoir ses clients les plus fortunés, comme le vendeur de meubles Dufayel, qui n’achètent que des vues spectaculaires en couleur. En ce qui concerne la distribution, Méliès joue le professeur Barbenfouillis, tandis que Bleuette Bernon personnifie Phoebé, la déesse de la Lune. Les danseuses du corps de ballet du Châtelet donnent vie aux astres et les acrobates des Folies-Bergère incarnent les Sélénites. Le plan où la Lune anthropomorphisée s’approche de nous reprend le trucage des rails inclinés de L’Homme à la tête en caoutchouc. Le film sort le 1er septembre 1902 en France et le 4 octobre 1902 aux États-Unis. Voici deux versions du Voyage dans la Lune, l’une en noir et blanc et l’autre en couleur :

Carton de la Star Film pour Le Voyage dans la Lune

Carton de la Star Film pour Le Voyage dans la Lune

LE VOYAGE DANS LA LUNE
#399-411 du catalogue de la Star Film

Le 9 août 1902, entre le #412 et #413 du catalogue de la Star Film, Méliès tourne une autre actualité reconstituée, Le Couronnement du roi Édouard VII. Il s’agit d’une commande de Charles Urban (directeur de la Warwick Trading Co. et représentant de la Star Film en Grande-Bretagne) pour montrer au public, avant même qu’il ait lieu, le sacre d’Édouard VII par l’archevêque Frederick Temple dans l’abbaye de Westminster. La vue est projetée le jour même du couronnement et est présentée à la cour du Royaume-Uni. Avec sa figuration de 150 personnes, le tableau du couronnement devient un classique du film historique :

LE COURONNEMENT DU ROI ÉDOUARD VII
Commande de Charles Urban

À l’automne 1902, Méliès innove avec une technique qu’il n’utilisera que dans trois vues successives : la caméra verticale. Cette prise de vue en totale plongée permet au sol de devenir un mur et aux personnages de faire des manœuvres physiques extraordinaires. L’Homme-Mouche (#415-416), La Femme volante (#417-418) et L’Équilibre impossible (#419) impressionnent les spectateurs, mais la complexité technique de l’installation presse Méliès à cesser l’emploi de cette caméra verticale. Dans L’Homme-Mouche, par exemple, Méliès démontre ses talents d’acrobate avec des roulades, des pirouettes, des culbutes, et ce, à même le sol et le mur!

Technique de la caméra verticale

Technique de la caméra verticale

L’HOMME-MOUCHE
#415-416 du catalogue de la Star Film

En novembre 1902, Méliès envoie son frère Gaston aux États-Unis pour ouvrir une succursale de la Star Film et vendre des copies sans passer par de malhonnêtes intermédiaires. Gaston constate que les films de son frère subissent un piratage à grande échelle, à commencer par Al Abadie, un représentant de Thomas Edison à Londres, qui a tiré illégalement une copie du Voyage dans la Lune pour l’expédier en Amérique afin de la contretyper.

À la fin de 1902, surfant encore sur le succès de son Voyage dans la Lune, Méliès tourne Le Voyage de Gulliver à Lilliput et chez les géants. Il s’y amuse démesurément avec la taille des personnages, forçant la rencontre de nains et de géants dans le même plan. Le film est une adaptation du roman Gulliver’s Travels de Jonathan Swift publié en 1726 :

LE VOYAGE DE GULLIVER À LILLIPUT ET CHEZ LES GÉANTS
#426-429 du catalogue de la Star Film

À partir du 25 juin 1903, les films de Georges Méliès sont déposés par Gaston à la bibliothèque du Congrès de Washington, et ce, jusqu’en 1909. Le premier film ainsi protégé est Le Puits fantastique. Cinq jours plus tard, le 30 juin, Gaston Méliès enregistre Le Mélomane. Il s’agit d’un film où Georges Méliès lance sa tête à plusieurs reprises sur une portée de musique au-dessus de lui. C’est un chef-d’œuvre de surimpressions et de caches.

LE MÉLOMANE
#479-480 du catalogue de la Star Film

En septembre 1903, Méliès sort Le Royaume des fées. D’une longueur de 320 mètres, cette adaptation libre de la pièce théâtrale La Biche au bois est l’un des plus grands succès du réalisateur, au même titre que les Voyage dans la Lune (1902) et Voyage à travers l’impossible (1904) :

LE ROYAUME DES FÉES
#483-498 du catalogue de la Star Film

Le 24 mai 1904, le Syndicat des Illusionnistes de France devient la Chambre syndicale de la prestidigitation. Le 29 octobre 1904, Méliès sort une « invraisemblable équipée d’un groupe de savants de la Société de Géographie incohérente; pièce fantastique nouvelle en 40 tableaux » intitulée Le Voyage à travers l’impossible. Avec un budget de 37 500 francs et une longueur exceptionnelle de 374 mètres, ce film s’inspire librement de la pièce de théâtre éponyme de Jules Verne et Adolphe d’Ennery. L’histoire raconte les aventures alpestre, solaire et maritime des membres de L’Institut de géographie incohérente menés par l’ingénieur Mabouloff. Un épilogue de 50 mètres est vendu séparément en tant que « Supplément Voyage à travers l’impossible », mais sera porté disparu jusqu’à sa redécouverte en 1970. Voici une superbe copie en couleur du film de 20 minutes :

LE VOYAGE À TRAVERS L’IMPOSSIBLE
#641-659 du catalogue de la Star Film

Le 7 décembre 1905, pour commémorer les 100 ans de la naissance de Jean-Eugène Robert-Houdin, Méliès crée un nouveau numéro sur la scène de son théâtre, Les Phénomènes du Spiritisme. En 1906, il réalise Les Incendiaires sur un scénario de son frère Gaston qui s’est inspiré directement du film Histoire d’un crime de Ferdinand Zecca, succès des studios Pathé de 1901. Il est sorti de son studio pour tourner dans les anciennes carrières de gypse de Montreuil et Bagnolet. Ce « grand drame réaliste en 22 tableaux » est victime de la censure à cause de sa reconstitution d’une exécution capitale.

LES INCENDIAIRES
#824-837 du catalogue de la Star Film

Dans la nuit du 19 au 20 mai 1907, pendant que Gaston Méliès est retourné en France pour affaires, 53 négatifs et 9 positifs sont volés dans la succursale de la Star Film à New York. Paul, le fils de Gaston, est à l’étage, mais n’entend rien. Le voleur, un certain Jack, sera arrêté quelques jours plus tard. À la fin de 1907, sur la propriété de Montreuil, l’atelier B est construit pour répondre aux demandes du marché, en particulier le marché américain. Désormais, Méliès pourra tourner deux films en même temps. Plus moderne, l’endroit dispose notamment d’un éclairage artificiel.

LE DÉBUT DES MAUVAIS PAS

Le 4 février 1908, Méliès préside le Congrès international des éditeurs de films qui fait accepter et adopter la standardisation de la pellicule 35 mm à quatre paires de perforations par photogramme. Il doit ensuite travailler d’arrache-pied dans ses deux studios de Montreuil pour atteindre les quotas de production exigés par la Motion Picture Patents Company (MPPC), c’est-à-dire 300 mètres de films produits chaque semaine! La Star Film triple sa production par rapport à 1907 pour répondre aux demandes du trust cinématographique américain.

Toutefois, Méliès constate le désintérêt du public pour ses films en raison d’un essoufflement en matière de trucage et de la redondance de ses thèmes. Il ne fait plus le poids aux côtés de ses rivaux qui innovent avec le feuilleton-cinéma (Fantômas, Bébé et La Vie telle qu’elle est de Louis Feuillade) et des films de poursuite (Rescued by Rover de Lewin Fitzhamon ou Robbery of the Mail Coach de Frank Mottershaw). Pis encore, il cesse la vente directe de ses films pour adopter le système de la location : échec complet. À la fin de 1909, Méliès monte une pièce intitulée Le Fantôme du Nil et part en tournée durant toute l’année 1910, arrêtant net sa production à Montreuil.

En mai 1911, Pathé devient le distributeur exclusif de la Star Film et prend progressivement le contrôle éditorial sur ses films. Le premier film de Méliès aux frais de Pathé mesure 235 mètres et s’intitule Les Hallucinations du baron de Münchhausen. Pathé est déçu et le sort directement en location.

Méliès (à gauche) en train de peaufiner un décor

Méliès (à gauche) en train de peaufiner un décor

Le 3 mai 1912, Méliès sort À la conquête du pôle. Ce « voyage extraordinaire en 34 tableaux » mesure 650 mètres et s’inspire du roman Les Aventures du capitaine Hatteras de Jules Verne (1866). Il s’agit d’un franc succès critique, mais d’un cuisant échec commercial. L’histoire raconte l’expédition du Professeur Maboul et de six autres savants partis pour le Pôle Nord à l’aide d’un aérobus, et leurs péripéties face à un géant des neiges. Ce dernier était une marionnette gigantesque en carton-pâte opérée par douze personnes, une idée reprise du spectacle Pif Paf Pouf du Châtelet en 1906 :

À LA CONQUÊTE DU PÔLE
Pathé

Le 3 janvier 1913, Méliès sort le remake de son Cendrillon de 1899. Intitulée Cendrillon ou la Pantoufle mystérieuse, cette « féerie en 2 parties et 30 tableaux, d’après le chef-d’œuvre de Charles Perrault » a été tournée à l’été et l’automne 1912. Charles Pathé a permis à Ferdinand Zecca de retoucher le montage final sans l’accord du réalisateur. Le film ne rencontre pas le succès escompté :

CENDRILLON OU LA PANTOUFLE MYSTÉRIEUSE
Pathé

En mai 1913, Méliès termine son dernier film intitulé Le Voyage de la famille Bourrichon, lequel ne sera jamais distribué par Pathé. Il perd aussi sa femme Eugénie. Jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, en 1914, il continue de projeter ses films au théâtre Robert-Houdin. Durant le conflit, l’armée française confisque plus de 400 de ses films pour les détruire et en tirer du celluloïd pour renforcer le talon des bottes des soldats!

SES PAS COMPTÉS AVANT LA MORT

Méliès à sa boutique de la gare Montparnasse

Méliès à sa boutique de la gare Montparnasse

En 1920, Méliès donne sa dernière représentation au théâtre Robert-Houdin qui sera démoli en 1923 pour permettre l’aménagement du boulevard Haussmann. Il a exploité ce lieu mythique durant 35 années. Le 23 mars 1923, suite à des accords signés, il doit vendre sa propriété de Montreuil à Pathé. Durant l’été 1923, il enchaîne les petits contrats avec sa troupe du Théâtre des Variétés (la salle Petit d’Arnouville-les-Gonesse en juin et le casino de Bois-de-Cise en août). En 1925, il retrouve son ancienne interprète et maitresse, Jeanne d’Alcy, avec qui il se marie le 10 décembre. Il rejoint sa boutique de jouets et de sucreries au premier étage de la gare Montparnasse. En 1929, il est retrouvé par Léon Druhot, rédacteur en chef de Ciné-Journal, qui le fait sortir de l’oubli.

Page couverture du programme du Gala Méliès en 1929

Page couverture du programme du Gala Méliès en 1929

Le 16 décembre 1929, Jean Mauclaire, directeur de la salle de répertoire Studio 28, organise un gala en l’honneur de Méliès devant 2 500 spectateurs. C’est la découverte de huit de ses films conservés dans la laiterie du château de Jeufosse qui avait appartenu au magasin Dufayel. En ordre, ils ont visionné Illusions fantastiques (#172), Papillon fantastique (#1530–1533), Le Juif errant (#662–664), Le Locataire diabolique (#1495–1501), Les Hallucinations du baron de Münchausen (#1536–1547), Les Quat’Cents Farces du diable (#849–870), Le Voyage dans la Lune (#399–411) et À la conquête du Pôle (Pathé). Le film de Cecil B. DeMille, The Cheat (1915), a aussi été présenté après l’entracte.

Le 29 août 1930, Georgette Méliès meurt et laisse son père dans un état de profonde tristesse. Elle l’avait souvent secondé pour tourner la manivelle lors du tournage de ses vues. Le 21 janvier 1938, atteint d’un cancer de l’estomac, Georges Méliès meurt à son tour à l’hôpital Léopold-Bellan de Paris. Il repose au cimetière du Père-Lachaise. Sur sa tombe est écrit : « Georges Méliès, créateur du spectacle cinématographique, 1861-1938 ».

SES PAS PERDUS

Méliès a brûlé la très grande majorité de ses négatifs en 1923 dans un élan de colère. Paradoxalement, ce sont les copies piratées et confisquées qui auront permis de reconstituer en partie son oeuvre (140 films en 1981, 199 films en 2010 et environ 202 aujourd’hui). Par exemple, Cléopatre de 1899 était considéré comme perdu au cours des années 1930 jusqu’à sa redécouverte le 22 septembre 2005 dans un dépôt oublié. Aussi, le flip book n°7 de la collection de Pascal Fouché permet de s’imaginer un film perdu de Méliès qui s’inspire de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière. Nous ignorons toutefois s’il s’agit d’Arrivée d’un train (gare de Vincennes) (#8) ou Arrivée d’un train (gare de Joinville) (#35).

Voici quelques vues importantes perdues :

Un des premiers trucages de Méliès consiste à faire tourner lentement, très lentement, la manivelle par un opérateur pour défiler les 17 mètres de la pellicule et le filmer en train de faire un dessin. Au tournage, à une vitesse de 16-18 images/seconde, le personnage semble terminer son dessin à une vitesse folle en moins d’une minute! Il a fait ce trucage dans quatre vues de 1896, soit Dessinateur express : M. Thiers (#37), Dessinateur : Chamberlain (#57), Dessinateur : Reine Victoria (#61) et Dessinateur : Von Bismarck (#73).

Du 14 juillet au 31 juillet 1896, Méliès ferme le théâtre Robert-Houdin pour des vacances en Normandie avec sa famille. Il y tourne une quinzaine de vues, les #27, #28, #29, #30, #31, #32, #33, #34, #40, #41, #43, #47, #49, #59 et #63 du catalogue de la Star Film.

Fin 1897, tandis que sa caméra filme à nouveau la place de l’Opéra, Méliès exécute le premier time-lapse photographique de l’histoire du cinéma. Intitulé sobrement Carrefour de l’Opéra (#139), cet exercice de style lui permettra de maîtriser les expositions et les ellipses temporelles.

Le 23 février 1899, Méliès sort de son studio et se rend sur place aux obsèques nationales du président de la République française, Félix Faure. Il y capte en direct les #173 et #174 du catalogue de la Star Film.

En août 1899, Méliès tourne une scène de la mer à Granville et la combine en surimpression avec une scène en studio dans Le Christ marchant sur les eaux (#204).

Entre le 14 avril et le 12 novembre 1900, Méliès tourne une série de dix-sept actualités filmées qui serviront à documenter l’Exposition Universelle de Paris.

Le 7 février 1908, Méliès sort un film ambitieux et celui dont il est le plus fier, La Civilisation à travers les âges (#1050–1065). Il s’agit d’une réponse aux succès des films historiques tels que Gli ultimi giorni di Pompeii réalisé par Arturo Ambrosio et Luigi Maggi. Le film de 320 mètres se divise en dix épisodes issu d’époques différentes de l’histoire, du mythe de Caïn et Abel à Louis XIII, en passant par la persécution des Chrétiens durant l’Empire Romain.

Vers 1900, Méliès tourne une quinzaine de bandes publicitaires (elles ne sont pas inclues dans sa filmographie de 520 titres) pour divers produits dont, entre autres, la moutarde Bornibus, le biberon Robert, le whisky Dewar’s, la bière Le Bock Orbec, l’apéritif Picon, le cirage Veuve C. Brunot, les corsets Mystère, l’insecticide Vicat, la farine Nestlé, des céréales pour enfants, du chocolat et un fabricant de peignes en écaille.

Publicités de Méliès pour le biberon Robert (à gauche) et la moutarde Bornibus (à droite)

Publicités de Méliès pour le biberon Robert (à gauche) et la moutarde Bornibus (à droite)

DANS LE SILLAGE DE SES PAS

« En tant que cinéaste, j’ai le sentiment que l’on doit tout à Georges Méliès. Et quand je revois ses premiers films, je suis ému. Ils m’inspirent, parce que cent ans après leur création, ils font toujours naître ce frisson lié à l’innovation et à la découverte. Méliès a exploré et inventé la plus grande partie des techniques que nous utilisons aujourd’hui. […] Tout était déjà dans le travail de ce précurseur ».

Cette citation revient au réalisateur Martin Scorsese et date de 2011, à l’occasion de la sortie de Hugo dans lequel Ben Kingsley prend les traits de Georges Méliès (constatez ci-dessous à quel point il lui ressemble à s’y méprendre!).

Ben Kingsley à gauche et Georges Méliès à droite

Ben Kingsley à gauche et Georges Méliès à droite

Quand il a commencé, Méliès avait l’hégémonie d’un marché qui restait aveugle face aux possibilités incommensurables du Cinématographe Lumière, du moins jusqu’à ce que le cinéma devienne une industrie dirigée par des hommes d’affaires (en l’occurrence Pathé et Gaumont) et que ses fééries théâtrales tombent en désuétude.

Malgré tout, il a le mérite d’avoir importé des techniques propres à la photographie (surimpression, fondus enchaînés, jeu de caches) et au théâtre (effets pyrotechniques, tours de passe-passe, jeu de trappes). Il s’est inspiré de l’actualité et de la littérature (notamment Jules Verne et Charles Perrault) pour développer ses scénarios et y a appliqué avec une précision chirurgicale des trucages dont lui seul en avait le secret!

Il a ainsi créé le cinéma de genre en privilégiant la féérie, la science-fiction, le film d’aventure et l’horreur. Son apport a aussi permis de mieux définir les différents corps de métier qui travaillent de pair afin de faire un film, et ce, en les incarnant tous lui-même. Il s’est donc fait tour à tour producteur, réalisateur, scénariste, décorateur, machiniste, monteur, distributeur et acteur. Sa famille, ses employés, ses domestiques, son voisinage : tout le monde était le bienvenue à bord quand une nouvelle trouvaille sortait de son usine à idées!

Cinéastes et cinéphiles d’aujourd’hui doivent la magie du cinéma à Georges Méliès. Il a eu droit à une carrière mémorable dont les teneurs qualitative et quantitative sont passées doucement, comme un fondu enchaîné, du rêve au cauchemar et du succès à l’oubli. Son oeuvre comporte pas moins de 520 titres, mais à peine la moitié seulement de ce trésor a survécu au passage du temps.

Si la Première Guerre mondiale marque la fin de l’oeuvre méliésienne, elle marque aussi le tremplin du plus grand comique de l’histoire du cinéma : Charles Chaplin alias Charlot. Il s’agit d’ailleurs de mon prochain Dossier CinéPhilippe.

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca