Le plan-séquence au cinéma : l'unicité d'un plan qui n'est pas passé sous la guillotine du montage!




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Le plan-séquence au cinéma : l’unicité d’un plan qui n’est pas passé sous la guillotine du montage!

Un plan-séquence consiste à filmer sans arrêter la caméra jusqu’à ce que se termine l’intervalle de temps d’une séquence, laquelle peut varier entre quelques dizaines de secondes et plusieurs minutes. Il devient un film-séquence lorsque sa durée couvre l’entièreté d’un long métrage. Or, l’effet recherché reste toujours le même : montrer l’action en temps réel. Telle est sa définition, un plan c’est tout!

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Introduction

Au moment où un réalisateur se lance dans l’aventure du plan-séquence, il doit autant réfléchir à chronométrer le temps qu’à cartographier l’espace. Voici un exemple fictif afin de le constater :

    Un film commence. Vous voyez la ville, puis la rue, puis la maison avant d’entrer par la fenêtre ouverte de la chambre. Le protagoniste dort dans son lit. Cette trajectoire de la caméra s’est effectuée sans raccord ni fondu, autrement dit dans un plan unique. Vous venez d’assister, sans préavis, à un plan-séquence d’ouverture qui prend fin dès le plan suivant : un très gros plan sur les yeux du protagoniste qui s’écarquillent au son d’un bruit.

De ce fait, la fascination des spectateurs pour les plan-séquences repose non seulement sur sa durée, mais aussi sur sa distance. Il existe trois façons d’obtenir un mouvement fluide :

    1- Grâce à un système de rails et/ou de grues. C’est la façon la plus dispendieuse, étant donné qu’elle exige des coûts de location élevés et la présence de plusieurs techniciens pour veiller au bon déroulement du tournage.

    2- Grâce à un steadicam pour les plans terrestres et/ou un drone pour les plans aériens. C’est le meilleur rapport qualité/prix, quoique ces deux appareils nécessitent fréquemment la présence d’un opérateur formé afin de les manipuler.

    3- Grâce à une caméra tenue à mains nues. C’est la façon la moins chère qui se réclame tantôt de l’amateurisme, en raison de son instabilité, tantôt de l’esthétisme du « found footage » adopté tant dans le film documentaire que le film de fiction.

L’appellation « plan-séquence » revient au critique de cinéma André Bazin qui en a repéré plusieurs en analysant l’oeuvre d’Orson Welles (Citizen Kane, The Trial, The Magnificent Ambersons).

Si les réalisateurs d’aujourd’hui repoussent les limites grâce à l’avènement du numérique, ceux d’hier se contentaient de la longueur d’une bobine de pellicule (une dizaine de minutes environ). Quoiqu’il en soit, le défi représente à la fois un exercice de style et une prouesse technique.

Déterminer avec exactitude les premières utilisations du plan-séquence est une entreprise difficile. Certains citent les français Auguste et Louis Lumière (La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, L’Arroseur arrosé, L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat), d’autres l’allemand Friedrich Wilhelm Murnau (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, Der letzte Mann, Faust: Eine deutsche Volkssage).

De 1895 à 1905, les vues photographiques animées des frères Lumière sont de petits plan-séquences avant la lettre, d’une durée de 30 secondes à deux minutes, obtenus en filmant un sujet donné jusqu’à ce que les 17 mètres de la pellicule se retrouvent dans le magasinier du Cinématographe. Je vous invite à lire mon premier Dossier CinéPhilippe : Lumière sur la PPPP (Première Projection Publique et Payante).

En 1927, Murnau réalise son premier film américain intitulé Sunrise: A Song of Two Humans. Considéré à juste titre comme un chef-d’œuvre du cinéma muet, ce long métrage de onze bobines propose un plan-séquence audacieux (le premier en connaissance de cause?) qui suit « l’homme », joué par George O’Brien, à travers un champ.

En 1948, Alfred Hitchcock réalise Rope. Ce suspense relève le défi technique et artistique de présenter un film-séquence, bien que, en vérité, il s’agisse de dix plan-séquences reliés bout à bout au moyen de neuf subtils raccords sur fond neutre (la plupart du temps le dos de la veste d’un personnage).

Par défi technique, j’entends que des bobines spéciales ont été fabriquées exclusivement pour les besoins du tournage. Grâce à la magie du montage, elles ont ensuite été raccordées pour que les coupures « invisibles » renforcent l’illusion d’une seule prise ininterrompue.

Par défi artistique, j’entends que la caméra se limite à un seul lieu (un appartement donnant vue sur Manhattan) et à une poignée d’acteurs (neuf au total, sans compter le caméo hitchcockien).

Voici cinq des neuf subtils raccords susmentionnés :

Les membres de la distribution et de l’équipe technique ont travaillé de pair afin de répéter la chorégraphie comme le feraient des artistes de la scène. Ils ont ainsi évité la moindre présence d’ombre ou de micro dans le cadre, sans quoi ils auraient dû recommencer au début de la bobine.

Le résultat : une expérience immersive et intéressante, même pour les spectateurs de ce nouveau millénaire dotés d’un regard plus critique. La supercherie saute toutefois aux yeux!

En 2002, Alexandre Sokourov réalise Russkij kovcheg, se traduisant par Russian Ark (visionnez la vidéo placée en exergue de cette chronique). C’est la première fois qu’un film-séquence est tourné d’un trait, grâce entre autres aux progrès des caméras numériques. Après plusieurs mois de répétitions afin de ne laisser aucune place à l’improvisation, les 850 acteurs et presque autant de figurants participent au tournage qui se déroule le 23 décembre 2001 au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Ils parviennent à tourner la version définitive de 96 minutes au bout de quatre tentatives, toutes le même jour, faisant de Russkij kovcheg l’un des tournages les plus courts de l’histoire du cinéma!

Je distingue au minimum cinq catégories de plan-séquence :

    – Plan-séquence d’ouverture
    – Plan-séquence unique
    – Plan-séquences multiples
    – Faux plan-séquence
    – Film-séquence

Plan-séquence d’ouverture

Un plan-séquence ouvre parfois un film afin d’inviter les spectateurs à entrer dans l’univers proposé et à passer du général au particulier, et vice-versa. L’impact est d’autant plus fort que ces spectateurs ont vite conscience de sa présence, de sa durée et de sa distance (si distance il y a).

Voici quelques exemples notables de films contenant des plan-séquences d’ouverture :

SCARFACE
(1932)
Howard Hawks
TOUCH OF EVIL
(1958)
Orson Welles
A CLOCKWORK ORANGE
(1971)
Stanley Kubrick
HALLOWEEN
(1978)
John Carpenter
BLOW OUT
(1981)
Brian De Palma
BOOGIE NIGHTS
(1997)
Paul Thomas Anderson
DAI SI GIN
(2004, Breaking News)
Johnnie To
A HISTORY OF VIOLENCE
(2005)
David Cronenberg
GRAVITY
(2013)
Alfonso Cuarón

Plan-séquence unique

S’il se situe ailleurs qu’à l’ouverture, ou pire, s’il n’y en a uniquement qu’un dans tout le film, un plan-séquence risque de passer inaperçu aux yeux des spectateurs. L’effet obtenu est souvent d’accompagner le protagoniste dans un lieu, durant une scène d’action bien planifiée ou à la découverte de quelque chose (un adjuvant se révélant opposant, par exemple).

Voici quelques exemples notables de films contenant des plan-séquences uniques :

WEEK-END
(1967)
Jean-Luc Godard
RAGING BULL
(1980)
Martin Scorsese
MAUVAIS SANG
(1986)
Leos Carax
GOODFELLAS
(1990)
Martin Scorsese
LAT SAU SAN TAAM
(1992, Hard Boiled)
John Woo
PANIC ROOM
(2002)
David Fincher
OLDEUBOI
(2003, Oldboy)
Chan-wook Park
KILL BILL: VOL. 1
(2003)
Quentin Tarantino
TOM YUM GOONG
(2005, The Protector)
Prachya Pinkaew
ATONEMENT
(2007)
Joe Wright
JCVD
(2008)
Mabrouk El Mechri
HUNGER
(2008)
Steve McQueen

Plan-séquences multiples

S’il existe plusieurs plan-séquences dans un seul et même film, ils sont aisément identifiables et font alors partie intégrante d’une signature stylistique du réalisateur.

Voici quelques exemples notables de films contenant des plan-séquences multiples :

SOY CUBA
(1964, I Am Cuba)
Mikhail Kalatozov
ZERKALO
(1975, The Mirror)
Andrei Tarkovsky
THE SHINING
(1980)
Stanley Kubrick
WAR OF THE WORLDS
(2005)
Steven Spielberg
CHILDREN OF MEN
(2006)
Alfonso Cuarón
HUGO
(2011)
Martin Scorsese

Faux plan-séquence

Un faux plan-séquence a recours aux caméras se contrôlant à distance, donc capables de reproduire au tournage une trajectoire identique à l’infini, ou au morphing en postproduction (animation transformant de la manière la plus naturelle d’un plan A en un plan B), et ce, sans que quiconque pointe du doigt la supercherie au premier visionnement.

Voici quelques exemples notables de films contenant des faux plan-séquences :

LORD OF WAR
(2005)
Andrew Niccol
SNAKE EYES
(2011)
Brian De Palma
KINGSMAN: SERVICES SECRETS
(2014)
Matthew Vaughn

Film-séquence

Le défi des défis. Un film entier tourné en un plan unique requiert une rigueur et une précision sans failles, tant de la part de l’équipe devant la caméra que de celle derrière la caméra, afin de faire accroire à une continuité. Un véritable effort collectif, quoi.

À part Rope et Russkij kovcheg, voici quelques exemples notables de film-séquences :

LA CASA MUDA
(2010, The Silent House)
Gustavo Hernández

Un adepte québécois du plan-séquence : Podz

Est-ce que vous vous souvenez du premier épisode de la deuxième saison de la télésérie 19-2? Il s’ouvrait sur un magnifique plan-séquence de 13 minutes montrant une intervention policière dans une école secondaire prise d’assaut par un tireur. Le réalisateur Podz (Les Sept Jours du talion, 10 ½, L’Affaire Dumont, Miraculum, la télésérie Minuit, le soir) débutait donc sa saison en force et dénonçait au passage ces fusillades qui, depuis quelques décennies, font la une des journaux (celle de l’université du Texas à Austin en 1966, celle de l’École polytechnique de Montréal en 1989, celle de l’Université Concordia en 1992, celle du lycée Columbine en 1999, celle du collège Dawson en 2006 ou celle de l’université Virginia Tech en 2007).

En 2016, Podz répétera l’exploit avec un plan-séquence de 90 minutes pour le cinéma! Il s’agira de l’adaptation de la pièce de théâtre King Dave écrite et interprétée par Alexandre Goyette. Cette histoire, née en 2005, nous entraîne dans le monde de David Morin, jeune frondeur qui s’enfonce dans une spirale de violence. Dave en viendra à commettre l’irréparable dans ce monde de gangs de rue, de vols, de mots crus et d’agressions.

Conclusion

En 2014, Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignorance, récipiendaire de l’Oscar du meilleur film et de l’Oscar du meilleur réalisateur pour Alejandro González Iñárritu (voir Oscars 2015), se présente comme un film-séquence composé de plusieurs plan-séquences raccordés par la technique du morphing.

Iñárritu commente : « Dans le cas de Birdman, la forme et le fond étaient indissociables. Je voulais entrer dans la tête du personnage, que son ressenti et celui du spectateur ne fassent qu’un. Si j’avais tourné de façon conventionnelle, cela aurait donné une observation objective, forcément plus cynique. »

Le directeur de la photographie mexicain Emmanuel Lubezki, spécialiste du plan unique grâce à son travail avec Alfonso Cuarón sur ses films Children of Men et Gravity, a supervisé l’aspect photographique de main de maître. Par conséquent, Birdman se veut une deuxième tentative de « faux film-séquence » sorti 66 ans après l’avant-gardiste Rope.

Le plan-séquence va à l’encontre de ce qui fait l’essence du cinéma, en ce sens qu’il combine en un plan unique et sans découpage les angles de caméra (plongée, contreplongée), les échelles de plan (allant du plan général à l’insert, en passant par le plan moyen) et les mouvements de la caméra (panoramiques, travellings, zooms).

À partir de là, il fait sien et réécrit pour ainsi dire le langage cinématographique qui célèbre cette année son centenaire, depuis la sortie du controversé quoique fondamental The Birth of a Nation réalisé par David Wark Griffith en 1915.

Si son intérêt est d’ordre économique par moments, le plan-séquence devient un véritable tour de force quand il tombe entre les mains d’un virtuose comme Hitchcock, Murnau, Kubrick, Welles, Scorsese, Cuarón ou encore De Palma. On est à des années-lumière du « théâtre filmé » propre au cinéma des premiers temps, il y a à peine plus de cent ans pour les uns ou bien un siècle bien compté pour les autres!

À quand le premier film-séquence en trois dimensions?

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca