Le Mirage : une traversée du désert qui se termine par un miracle et non par... le titre du film!




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Le Mirage : une traversée du désert qui se termine par un miracle et non par… le titre du film!

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C’est tout un doigt d’honneur que Louis Morissette adresse à ces langues sales qui ont pesté contre lui. Il fait preuve de maturité dans cette critique/réflexion acerbe de nos habitudes consuméristes. Il illustre avec justesse le délire contemporain : surendettement, surstimulation et, surtout, surconsommation… Des surprises? Sûrement pas!

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Il y a longtemps que Louis Morissette (les téléséries C.A., 3 x rien) caressait le rêve d’écrire pour le cinéma. En mars 2011, quinze ans après avoir obtenu son diplôme de l’École nationale de l’humour, il a été frappé par l’eurêka de son idée de départ au retour d’un souper :

« Je suis arrivé à un constat en discutant avec des amis de longue date : y’en a donc ben du monde malheureux! Il y a énormément de gens qui ne sont pas où ils voudraient être dans la vie, qui sont déprimés et qui sont en train de lâcher prise. J’ai essayé de creuser ça, je me suis demandé pourquoi on était comme ça. Pour réaliser qu’on est beaucoup dans l’image. On reste dans une position qui paraît bien. Une job qu’on aime pas, mais qui nous fait faire de l’argent, un couple qui ne nous passionne plus vraiment, mais, comme on a des enfants et que ça paraît mal de divorcer, on y reste. Pour X raisons, on passe à côté d’une partie de notre vie. On ne peut pas toujours blâmer les autres pour les malheurs qui nous arrivent, mais on a quand même un certain contrôle et si nous on lâche et on choisit de prendre des antidépresseurs pour se mettre sur le pilote automatique, et bien c’est notre problème. »

Durant la préproduction, il a demandé conseil auprès de son ami François Avard, le (co)auteur de plusieurs téléséries, parmi lesquelles Les Bougon, c’est aussi ça la vie!, Caméra café, Les beaux malaises, C.A. et 3 x rien.

Voici le résumé du fruit de leur collaboration :

    Propriétaire d’une franchise de magasin de sport, Patrick Lupien (Louis Morissette) mène une vie de banlieue rangée, auprès d’Isabelle (Julie Perreault) et de leurs deux enfants. Entre les parties de soccer de l’un et les cours de danse de l’autre, Patrick s’échappe de son quotidien de parent-taxi en s’adonnant à la masturbation devant des films pornos (l’orgasme solitaire lui servant d’antidépresseur). Ses rapports sexuels avec Isabelle sont rarissimes, à cause qu’elle souffre d’épuisement professionnel, et les soucis financiers s’accumulent avec l’achat d’objets soi-disant essentiels au bonheur (du foyer double-face à la piscine creusée). Insatisfait à tous les niveaux, Patrick développe une obsession pour la meilleure amie de sa femme, Roxanne (Christine Beaulieu), laquelle possède une plastique de rêve qui lui inspire de nombreux fantasmes.

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Pour ma part, Morissette a perdu son étiquette du « macho des Mecs comiques » lorsque j’ai découvert en retard son personnage de Jean-Michel dans les quatre saisons de C.A. en DVD. Hier, il a perdu celle de « mari de Véro » grâce à son personnage de Patrick dans Le Mirage. J’apprécie désormais le talent de « Louis Morissette », ni plus ni moins!

En effet, Morissette réussit à rendre attachant un père de famille qui devient un trou-du-cul dès qu’il se laisse guider par ses instincts les plus primaires. Il devient alors, pour ainsi dire, un proche cousin de Jean-Michel…

« À un moment donné, j’avais pensé faire une saison supplémentaire de C.A. avec cette idée que j’avais. Mais ça ne cadrait pas avec les personnages, donc j’ai laissé tomber et j’ai décidé d’en faire un film. »

Julie Perreault (Horloge biologique, Les 3 p’tits cochons, les téléséries 19-2 et Minuit, le soir, la websérie Projet-M) joue Isabelle, la femme straight de Patrick qui sort d’un burn-out. Un rôle que l’auteur a écrit exclusivement pour elle : « Isabelle sait fondamentalement qu’elle ne peut pas arrêter le train. Alors, elle préfère faire des sandwichs au jambon, aller au soccer, préparer des lunchs et courir après le temps. La chose qui lui fait le plus peur est le silence, parce qu’elle se retrouverait alors face à ses propres réflexions. Elle préfère être dans ce tourbillon, cet élan, où elle n’a pas à se poser de questions. »

Leur couple est le miroir d’un couple d’amis constitué de Michel et Roxanne, excellemment interprété par Patrice Robitaille et Christine Beaulieu.

Patrice Robitaille (La petite reine, Un été sans point ni coup sûr) n’a eu aucune difficulté à entrer dans la peau de Michel, un rôle qui lui sied comme un gant. La raison est fort simple : il a incarné le même genre de personnage au grand écran dans Horloge biologique et Québec-Montréal, ainsi qu’au petit écran dans les téléséries Les beaux malaises et Les Invincibles.

Christine Beaulieu (Ceci n’est pas un polar, Camion, la télésérie Virginie) prête ses traits à Roxanne avec un aplomb aussi surprenant qu’inattendu. L’actrice admet s’être plongée dans un personnage qui est diamétralement son opposé dans la vie : « Je ne suis vraiment pas Roxanne. J’avais le défi de faire l’espèce de belle fille, clichée, Barbie, faux seins, et de la rendre vraie le plus possible, accessible, simple. Je ne voulais pas faire une fille snob. C’était trippant de se lancer là-dedans et de réussir à faire cela. »

Pour tous les curieux et quelques curieuses, notez qu’il ne s’agit pas de sa véritable poitrine. Elle a eu recours à une prothèse, moulée sur mesure, notamment durant la (déjà culte) scène du spa.

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Si 1981 traitait du passage de l’enfance à l’adolescence, 1987 de l’entrée dans le monde adulte, Québec-Montréal de la vingtaine et Horloge biologique de la trentaine, ce cinquième film du réalisateur Ricardo Trogi s’attarde sur la quarantaine, cette tranche d’âge fatidique qui sonne l’heure des bilans pour la plupart des gens.

« J’ai déjà moi-même été dans cette roue pas arrêtable. Avec une maison en banlieue, une deuxième auto, l’école privée, la famille court elle aussi dans la roue et tu peux difficilement en sortir sans faire pogner une débarque à tout le monde! »

C’est la première fois de sa carrière qu’il réalise un long métrage qu’il n’a pas écrit ou coécrit. Or, il a rarement été aussi inspiré et inspirant, plantant sa caméra là où ça fait mal, soit précisément dans l’intimité de son couple qui implose au nom de la famille. De nombreux plan-séquences accompagnent et étudient Patrick. Ils forcent ainsi les spectateurs à entrer dans les rouages de sa routine afin de mieux comprendre son mal-être et, peut-être, de s’y identifier.

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La morale du film se résume en un seul objet : le tapis roulant de Patrick. Judicieusement placé dans le garage de sa maison, l’appareil d’exercice acquiert son sens figuré au fur et à mesure que le film progresse et que le protagoniste régresse. Il y a d’abord les scènes où Patrick l’utilise, fait du sur place et ne va nulle part. Il y a ensuite la scène charnière où Patrick, au bord de la dépression, donne une bastonnade enragée à la chose qui symbolise son calvaire. Il y a finalement la scène où Patrick sort de chez lui, court le long d’une route de campagne (filmée de profil à l’image des scènes antérieures/intérieures avec le tapis roulant) et va enfin quelque part. Une métaphore bien songée!

Une bonne part du budget de 5,4 millions de dollars a été allouée à la trame sonore. Les chansons Kids de MGMT, Fake Plastic Trees de Radiohead, Self Control de Laura Branigan et Deux saisons trois quarts de Louis-Jean Cormier, entre autres, rythment les 101 minutes que dure le film. Ils agissent comme un levier tragicomique.

« Montrer des films porno sur une musique classique, ça me semblait plus amusant que sur du AC/DC. Ça rend l’affaire un peu moins cheap. »

C’est pourquoi Le Beau Danube bleu de Johann Strauss, valse viennoise composée en 1866 mais popularisée en 1968 par le film 2001: A Space Odyssey de Stanley Kubrick, ponctue la scène d’ouverture et quelques scènes ultérieures.

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Le Mirage est qualifié par le réalisateur comme une comédie dramatique ++, en ce sens qu’une transition efficace et irréversible s’effectue de la comédie vers le drame. Cette lente descente aux enfers se fait pas à pas, au gré des pensées fantasmatiques du personnage principal.

« J’ai écrit ce film pour le message que j’avais à livrer. Toutes les phrases les plus dures, je les ai gardées, au risque que certaines personnes boudent le film parce qu’il est trop difficile. J’ai fait fi complètement du résultat et du marché cible. En fait, c’est un film anti-marketing au bout. »

Le trio Morissette-Trogi-Avard ont permis au quatuor Morissette-Perreault-Beaulieu-Robitaille de briller dans ce film qui m’a rappelé par moments Eyes Wide Shut (oui, encore Kubrick!), tant dans les relations interpersonnelles des personnages que dans son utilisation du plan-séquence.

Bref, en attendant 1991 qui complétera la trilogie de Trogi sur sa propre jeunesse, et en attendant aussi le premier film que réalisera Morissette (pour Véro afin de nous faire oublier Les dangereux?), je vous invite à voir Le Mirage qui tient à la fois la route et ses promesses. Il brosse un portrait honnête de la sécheresse de notre quotidien ascétique, s’abreuvant à même ces « calories vides auxquelles on s’accroche pour trouver du plaisir dans une vie qui ne nous satisfait plus. »

Verdict : 8 sur 10

Voici cinq vidéos afin de voir l’envers du décor :

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca