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Affaire Mike Ward: le droit de choquer

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Ce n’est un secret pour personne: le Québec raffole de ses humoristes. L’industrie québécoise de l’humour est parmi les secteurs les plus rentables de notre vie culturelle.

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Chaque année qui passe nous amène son lot de nouveaux talents que le public québécois se fait un plaisir d’encourager, encenser et enrichir. Mais toute discussion sérieuse portant sur l’humour au Québec débouche presque invariablement sur un de nos nombreux et sempiternels paradoxes, car s’il est vrai que le Québec aime rire, il a également un rapport trouble à la liberté d’expression artistique.

Plus tôt cette année, un gag somme toute anodin de Jean-François Mercier avait suscité la colère des féministes et de leurs alliés, déchaînant sur le « gros cave » un tsunami de commentaires désobligeants, mais aussi d’appuis bien sentis. À la grande satisfaction des friands de tumulte médiatique, il semble que l’automne 2015 ne soit pas épargné par les scandales liés à l’humour. En effet, il y a quelques jours, le jeune Jérémy Gabriel, autrefois connu en tant que « petit Jérémy », annonçait qu’une de ses amies avait porté plainte contre Mike Ward auprès de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). L’objet du litige: quelques blagues faites par l’humoriste il y a plusieurs années, dans le cadre de son spectacle « S’eXpose ». En gros, Ward serait allé trop loin dans ses gags sur le jeune chanteur, ce qui lui aurait occasionné de nombreux problèmes dans sa vie personnelle.

Depuis, les commentaires fusent de toutes parts, tant du côté des pro-Jérémy que des pro-Ward. Si les uns reprochent à l’humoriste de s’être moqué d’une personne vulnérable avec trop d’insouciance, les autres se font un point d’honneur de rappeler à ces derniers que la liberté d’expression constitue l’une des valeurs les plus fondamentales et précieuses d’une société dite « libre », a fortiori lorsqu’il s’agit d’expression artistique.

À travers toute cette cacophonie, l’argument qui semble revenir le plus souvent de la part des pro-Jérémy est sans doute celui de l’appel à l’émotion. Une question revient toujours: « Et si vous étiez le parent d’un jeune enfant malade ou handicapé, trouveriez-vous encore ces blagues drôles ? ». Le problème d’un tel argument, c’est qu’il pose une question dont la réponse n’est pas vraiment liée au coeur du débat. Se mettre à la place des parents de jeunes handicapés ne nous dit pas objectivement si Mike Ward a le droit ou non de se moquer du petit Jérémy, mais nous indique uniquement que nous trouverions probablement ce genre de blague moins drôle, si nous étions dans une telle situation.

Or, à mon avis, une société libre ne peut penser les limites de la liberté d’expression en fonction des seuls sentiments d’un groupe précis. Si tel était le cas, nous proscririons sur-le-champ toute blague de bébé mort, puisque cela offenserait sûrement les femmes ayant fait des fausses couches. De façon plus générale, les humoristes ne pourraient plus broder autour des stéréotypes associés à tel ou tel groupe social, ni tenter de briser ces mêmes stéréotypes par le rire. L’humour ethnique, pourtant très populaire chez nous, serait assurément banni si nous adoptions universellement les critères que les pro-Jérémy tentent actuellement de présenter comme essentiels à un humour « bienséant ».

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Mais tout le problème est précisément là: l’humour n’est pas fait pour être bienséant. Lorsque nous rions d’un gag, c’est bien souvent parce qu’il jette un éclairage cru sur nos interdits et nos tabous. S’il est peut-être vrai, en principe, que tout humoriste devrait éviter de s’acharner systématiquement sur les plus vulnérables d’entre nous, l’artiste n’a pas pour autant le devoir solennel d’épargner les sensibilités ou de se censurer pour ne pas blesser. Il appartient plutôt à chacun d’entre nous de choisir quelles oeuvres nous désirons fréquenter, tout en laissant le soin à chaque artiste de trouver son style, son ton, son propos et le public qui s’y retrouve le plus.

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Evan J. Demers

Evan J. Demers

Né à Montréal, en 1985, je suis titulaire d'un baccalauréat de l'Université du Québec à Montréal en Animation et Recherche Culturelles. Je suis aussi et surtout chanteur métal, parolier, passionné de musique, de culture populaire, de politique, d'enjeux sociaux et d'humanité.

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