Sicario ou quand un réalisateur d'ici trace la frontière entre un chef-d'oeuvre et un hors-d'oeuvre...




Accueil » Nouvelles » À la Une » Sicario ou quand un réalisateur d’ici trace la frontière entre un chef-d’oeuvre et un hors-d’oeuvre…

Sicario ou quand un réalisateur d’ici trace la frontière entre un chef-d’oeuvre et un hors-d’oeuvre…

Rares sont les films qui, en ce vingt-et-unième siècle, méritent le qualificatif de chef-d’œuvre. Sicario appartient à cette catégorie qui n’accepte pas n’importe qui, encore moins n’importe quoi, en dépit du fait qu’il soit reparti bredouille le 19 mai 2015 lors du dernier Festival de Cannes au cours duquel il participait en compétition officielle. Tenez-vous-le pour dit : il en sera autrement le 28 février 2016 à la prochaine cérémonie des Oscars…

sicariotitre

Si « Sicario » signifie tueur à gages en espagnol, et renvoie initialement au nom des activistes qui s’opposaient aux Romains durant l’Antiquité, il rime aussi avec scénario. À ce titre, le nouveau film de Denis Villeneuve en propose tout un :

    La frontière américano-mexicaine est devenue un territoire de non-droit. Kate Macer (Emily Blunt), une agente du FBI sans famille et divorcée, accepte de se joindre à un groupe d’intervention d’élite dirigé par Matt Graver (Josh Brolin), un agent du gouvernement, afin de lutter contre le cartel de Juárez et remonter jusqu’à son parrain Fausto Alarcon (Julio Cedillo). Pour ce faire, ils recevront l’aide d’Alejandro (Benicio Del Toro), un ancien procureur mexicain au passé trouble. Ils se lancent tous ensemble dans cette mission clandestine et casse-cou, ce qui oblige Kate à remettre en question ses convictions si elle aspire, au mieux, à la survie.

sicario02

Le réalisateur québécois Denis Villeneuve (Prisoners, Incendies, Polytechnique, Enemy) signe son oeuvre la plus achevée. À la manière d’un Michael Mann (Heat, Miami Vice, Collateral) ou d’un Clint Eastwood (American Sniper, Mystic River), sa caméra prend à témoin le spectateur pour lui montrer une violence prise sur le vif et une vérité qui lui est méconnue, voire totalement inconnue.

Villeneuve définit son dernier-né comme suit : « C’est une œuvre très moderne sur la société actuelle et sur la manière qu’a le monde occidental de gérer ses problèmes… C’est un film sur l’Amérique. C’est le plus ambitieux en terme de portée, mais aussi le plus accessible de ma carrière. »

Ce thriller noir comme une nuit sans lune s’adresse à l’homme en tant qu’être capable de tout, du meilleur comme du pire, mais aussi en tant qu’espèce assoiffée de pouvoir. Dans la jungle urbaine où il règne en roi, la proximité immédiate entre sa vraie nature sauvage et lui s’explique par sa promiscuité avec ses semblables. C’est une zone sans espoir de retour que le personnage d’Alejandro surnomme le « territoire des loups ».

sicario01

La distribution peut compter sur une étoile montante et deux étoiles établies :

L’étoile montante est Emily Blunt (Edge of Tomorrow, The Young Victoria, Looper) qui permet à Kate de se retrouver au sein d’un univers phallocentrique, presque misogyne, où le discernement moral est proscrit et le sang-froid prescrit. Son combat intérieur est particulièrement bien rendu à l’écran lors de scènes où Kate tente de faire le point sur ce qui lui arrive. C’est en quelque sorte l’héritage du personnage de l’actrice Jessica Chastain (Interstellar, The Tree of Life et le futur film américain de Xavier Dolan, The Death and Life of John F. Donovan) dans Zero Dark Thirty, récipiendaire de l’Oscar du meilleur film en 2013, lequel relate la traque d’Oussama ben Laden par la CIA.

Blunt sur le réalisateur : « Denis est si gentil et adorable. Il n’est pas un réalisateur contrôlant. Il est totalement à l’opposé de cela. Il travaille dans la collaboration et l’écoute. Je crois qu’il fallait quelqu’un comme lui pour aborder le problème de la lutte antidrogue sans le patriotisme américain qu’on voit souvent dans ces films. »

Josh Brolin (No Country for Old Men, Gangster Squad, American Gangster) joue Matt avec un naturel désarmant. Il y a longtemps qu’il attendait un rôle pareil, lui qui a eu beaucoup de hauts et de bas depuis le début de sa carrière. En effet, elle est fort loin cette époque où il jouait Brand, le grand frère de Mikey, dans The Goonies!

Brolin sur le réalisateur : « Pour être franc, en tournant le film, je n’avais aucune idée de ce que ça allait donner à l’écran. C’est quand j’ai vu le résultat final que je me suis rendu compte à quel point Denis est un bon réalisateur. En voyant le film, je me suis dit : ce gars-là est plus intelligent que moi. C’est comme si son cerveau fonctionnait toujours à 200 milles à l’heure alors que le nôtre roule à 80 milles à l’heure. Denis voit des choses que nous ne voyons pas. Il n’y a pas beaucoup de gens comme lui qui sont capables d’avoir une vision générale de ce que doit être le film. »

Benicio Del Toro (Che, 21 Grams, Snatch, Usual Suspects) n’en est pas à sa première participation dans un film semblable comme en témoigne sa filmographie. Récipiendaire de l’Oscar du meilleur acteur de soutien en 2001 pour Traffic, il réussit à faire d’Alejandro l’un des personnages de cinéma les plus intéressants que j’ai vus, à la hauteur de l’Harmonica joué par Charles Bronson dans le western réalisé par Sergio Leone en 1968, Once Upon a Time in the West. Le gabarit et le regard de l’acteur américano-espagnol sont tels qu’ils réussissent non seulement à intimider tout ce qui entoure le personnage, y compris Kate et nous, mais aussi à traduire un passé si douloureux qu’il ne peut être exorcisé que par la vengeance.

Del Toro sur le réalisateur : « Il a été très clair et m’a transmis son enthousiasme et sa recherche de vérité. C’était sa motivation principale avec ce scénario au très gros potentiel. Denis a travaillé avec de très nombreux acteurs, il écoute beaucoup. C’était un plaisir d’essayer de l’impressionner! »

sicario03

Originaire du Texas, Taylor Sheridan s’est beaucoup documenté afin de rendre aussi réaliste que possible le premier scénario d’une carrière prometteuse. Il a interrogé des immigrés démunis dans des villes du désert de Chihuahua.

« Ce qui faisait le charme de la zone frontalière, la rencontre et le mélange des cultures, a complètement disparu. J’ai réalisé que le Mexique, ce pays où l’on pouvait se rendre tranquillement en voiture, n’existe plus aujourd’hui. C’est devenu un endroit sans foi ni loi. Il n’existait aucun film sur la manière dont la vie a changé dans le nord du Mexique, sur la façon dont la drogue et la corruption gouvernent tout désormais, et sur l’évolution des cartels qui sont devenus des groupes militarisés. Pas un seul film ne parlait de cela, ni de la façon dont la grosse machine qu’est le gouvernement américain traite ces problèmes qui débordent de son côté de la frontière. »

Le directeur de la photographie Roger Deakins (Unbroken, Skyfall, The Shawshank Redemption, A Beautiful Mind et onze films pour les frères Coen) fait la lumière sur une réalité difficile en obtenant des images avec une seule caméra à la fois (il alternait entre deux modèles Arri, l’Alexa XT Plus ou l’Alexa XT Studio). Ces images, qu’elles soient aériennes en totale plongée ou à travers une lunette monoculaire de vision nocturne, sont le savant mélange de la beauté d’une forme et de l’horreur d’un contenu…

Deakins précise d’où vient son inspiration : « J’espère que le film évoque davantage Jean-Pierre Melville [réalisateur français du film noir Le Samouraï sorti en 1967] que les Coen de No Country for Old Man. J’ai beaucoup recherché ce genre d’atmosphère sur les scènes de nuit quand Benicio retourne au Mexique. J’ai pensé à Melville en faisant ça. »

Josh Brolin, Emily Blunt, Benicio Del Toro et Denis Villeneuve au Festival de Cannes le 19 mai 2015.

Josh Brolin, Emily Blunt, Benicio Del Toro et Denis Villeneuve au Festival de Cannes le 19 mai 2015.

Grâce à ce rentre-dedans qui ne laisse personne indifférent, Denis Villeneuve confirme son statut de cinéaste majeur aux Etats-Unis et met un point (d’exclamation!) final après maintes tentatives de définir un genre qui traite des cartels, du narcotrafic et de la guerre à la drogue. J’entends par là des films tels que Traffic, Savages, Blow, Scarface, A Man Apart, No Country for Old Man, Miami Vice et Snitch, ou encore des téléséries telles que Drug Wars: The Cocaine Cartel, The Bridge et Narcos.

« Sicario est certainement un long-métrage énervé. J’ai fait toutes sortes de films. J’avais conscience que certains d’entre eux seraient plus considérés comme des films d’auteur et qu’ils auraient une carrière plus underground. Mais j’aime aussi faire des films intelligents qui soient visibles par beaucoup de monde. Ceci dit : il n’y a aucun compromis dans Sicario, que ce soit en terme de rythme ou dans la manière dont il a été tourné. Je suis très agressif quand il s’agit de protéger ma liberté. »

La manière dont il est filmé permet à Sicario de se distinguer de ses prédécesseurs : plans assez longs, cadre étudié, mouvements de caméra réfléchis et montage économe. Il évite même les nombreux clichés. Il sera ainsi question tout au long de la façon dont parvient le mal à s’insinuer en chacun de nous, message résumé dès l’incipit quand un char d’assaut américain fonce à toute allure dans le confort d’une maison bientôt assiégée. Nous entrons dans le film par effraction!

Tout le film reste au diapason de cette scène d’ouverture : la découverte macabre dans les murs de ladite maison, les corps décapités pendus au pont, l’attaque du convoi de VUS noirs au poste frontalier entre El Paso et Ciudad Juárez, l’agression de Kate dans son appartement, la traversée du tunnel, l’attaque en solo de la hacienda où se cache Alarcon, et cetera. Ces scènes riches en émotions sont appuyées par les impulsions sonores d’une musique signée Jóhann Jóhannsson (The Theory of Everything, Prisoners) qui accentue la tension du film et l’attention du spectateur.

Benicio Del Toro, Josh Brolin, Denis Villeneuve et Emily Blunt au Festival international du film de Toronto le 11 septembre 2015.

Benicio Del Toro, Josh Brolin, Denis Villeneuve et Emily Blunt au Festival international du film de Toronto le 11 septembre 2015.

Denis Villeneuve sera aux commandes de deux films de science-fiction d’envergure dans les années à venir, Story of Your Life et Blade Runner 2. Le tournage du premier vient de se terminer et mettra en vedette Amy Adams, Jeremy Renner et Forest Whitaker. Son budget considérable de 50 millions de dollars est supérieur aux 32 millions de Sicario et aux 46 millions de Prisoners. Le second, la suite tant attendue du film culte de Ridley Scott sorti en 1981, sera l’occasion pour le réalisateur québécois de collaborer pour une troisième fois avec Roger Deakins et une première fois avec Harrison Ford et Ryan Gosling.

Bref, Sicario représente un chef-d’œuvre comme il s’en fait peu à une époque où les salles de cinéma proposent des hors-d’œuvre comme il s’en fait trop. Villeneuve poursuit son étude de la société contemporaine américaine, où nul n’est tout blanc ni tout noir, et dissèque ici ses institutions judiciaires confrontées à leur némésis que forment les cartels mexicains. La performance de Del Toro lui assurera une place dans la catégorie du meilleur acteur de soutien. Le studio Lionsgate prévoit déjà, et c’est tout dire, une suite centrée sur son personnage d’Alejandro…

Verdict : 9 sur 10

Articles connexes

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca