Versailles : la monarchie française en a pour son rhume




Accueil » Nouvelles » À la Une » Versailles : la monarchie française en a pour son rhume

Versailles : la monarchie française en a pour son rhume

Versailles est une nouvelle coproduction canado-française de 10 épisodes diffusée depuis la mi-novembre sur les ondes de Super Channel au Canada et Canal+ en France.

Versailles

Versailles

On nous amène en 1667 alors que la reine mère Anne d’Autriche (Dominique Blanc) vient tout juste de mourir. Louis XIV (George Blagden), dont le pouvoir n’est pas encore affermi, est un paranoïaque de nature et cherche dans un premier temps à domestiquer la noblesse tout en amorçant la première phase d’agrandissement du château de Versailles qui n’était jusqu’alors qu’un simple pavillon de chasse.

On se plaît à le rappeler chaque fois qu’on en parle : Versailles a beau se targuer d’un budget record, le montant dépensé n’est pas pour autant synonyme de qualité. En effet, outre les nombreux contournements de l’histoire qu’il était si aisé d’éviter étant donné la richesse des événements de ce siècle, la partie fiction pour compenser est tout sauf engageante : du scénario aux conséquences du doublage.

Versailles George Blagden (Louis XIV), Noémie Schmidt (Henriette)

George Blagden (Louis XIV), Noémie Schmidt (Henriette)

Docu-fiction vs fiction historique

Depuis des décennies, les rois de France logeaient à Paris, mais lorsqu’on prend en compte que la jeunesse du roi a été fortement marquée de révoltes nobiliaires en allant jusqu’à la fronde, c’est cette classe de la société qu’il redoute et qui pourrait expliquer que le monarque veuille s’éloigner d’une capitale aussi dangereuse. D’ailleurs, dès le pilote, il est question d’un complot fomenté contre lui avec Montcourt (Anatole Taubman) et le duc de Cassel (Pip Torrens) en tant qu’instigateurs. Du côté de la chambre à coucher, c’est dans un premier temps la grossesse de la reine Marie-Thérèse (Elisa Lasowski) qui retient toute l’attention et surtout l’identité de la fille noire qui viendra au monde. Celle-ci servira de monnaie d’échange avec le prince héritier Annaba (Marcus Griffiths) de Côte d’Ivoire qui est justement en visite en France alors que le pays cherche à exploiter des débouchés commerciaux avec l’Afrique. Sinon, on s’intéresse dans un premier temps aux relations de Louis avec ses proches, qu’il s’agisse de ses nombreuses maîtresses dont la (trop) pieuse Louise de la Vallière (Sarah Winter) ou de son frère homosexuel, « Monsieur » (Alexander Vlahos) qu’il isole du monde de peur qu’on finisse par se prêter au jeu des comparaisons.

Que l’on s’entende, qui dit série télévisée dit fiction et l’imagination des scénaristes doit inévitablement prendre le pas sur une certaine réalité historique que personne d’entre nous n’a connue. Dans un premier temps, on pouvait se réjouir que les créateurs Simon Mirren et David Wolstencroft aient fait appel à Mathieu da Vinha, directeur scientifique du Centre de recherche du château de Versailles, en tant que conseiller historique de la série. Pourtant, on déchante rapidement dès le premier épisode lorsque les intertitres nous annoncent qu’Anne d’Autriche vient de mourir et que c’est à ce moment que son fils décide de gouverner par lui-même. Or, dans les faits, c’est à la mort de son principal ministre Mazarin en 1661 qu’il effectue ce coup d’éclat. C’est justement ça Versailles : on joue sur les dates, on déforme des faits, de l’aveu même de Vinha qui en rajoute ici : « A la production, on m’a dit : « tu sais, il faut qu’il y ait une scène de sexe ou de violence toutes les 15 minutes ». Dès lors, comment nous offrir un produit de qualité alors qu’on exige de façon aussi arithmétique, des scènes qui au final n’apportent rien à l’histoire sinon que de tenir en haleine un téléspectateur paresseux?

Versailles Evan Williams (Chevalier), Alexander Vlahos (Philippe)

Evan Williams (Chevalier), Alexander Vlahos (Philippe)

Dans la même veine, Vinha a affirmé préférer écrire une fiction historique plutôt qu’un docu-fiction; ce genre qu’il qualifie « d’entre-deux qui ne fonctionne pas ». L’argument était le même qu’avec Reign : en somme, on fait n’importe quoi, mais ça va donner le goût aux mordus de ces séries d’aller s’informer eux-mêmes sur les véritables faits. La série de trois docu-films La Légende de Versailles donne tort à cette « théorie », prouvant qu’on peut s’informer tout en regardant une fiction de qualité. Par ailleurs, pourquoi inventer des intrigues alors qu’on a un règne marqué par l’affaire des poisons, des crêpages de chignons entre maîtresses, des retournements majeurs d’alliances à travers l’Europe et l’apogée d’un monarque si imbu de sa personne?

27 millions d’euros…

Chaque fois qu’on parle de Versailles, on n’omet jamais de mentionner son budget mirobolant, du moins pour l’industrie télévisuelle française. Or il semble que tout cet argent ait été dépensé dans les lieux et les vêtements des personnages, ce qui transparaît bien à l’écran, mais qu’il en ait manqué pour le reste. En effet, l’action se déroule toujours en huis clos, que ce soit dans la une chambre à coucher, au coin du feu ou dans une salle de réunion. Telle une pièce de théâtre, les protagonistes sortent très peu des enceintes du château à part quelques courses à chevaux. Il manque ce portrait de la société française de l’époque alors qu’on retrouvait aisément l’équivalent anglais dans The Tudors ou celui de Rome dans Les Borgias.

Versailles serie

Reste deux irritants dont il est difficile de faire fi et qui sont aussi en lien avec le budget. Le premier est la trame sonore. Presque sans interruption et peut-être par mesure d’économies, on doit endurer cet insignifiant son monocorde beaucoup trop moderne qui passe près de nous attirer dans les bras de Morphée. Pourtant, ce grand siècle regorge de compositeurs encore vénérés aujourd’hui, qu’il s’agisse de Monteverdi, Pachelbel ou de l’incomparable Lully; véritable emblème de l’opéra français. Puis il y a le langage. Versailles a été créée avant tout pour s’exporter à l’étranger si bien qu’on a décidé de tourner la série en anglais. Si à première vue, le doublage semble correct, reste que la tournure des phrases et le choix des mots émanent de la langue de Shakespeare et sont par conséquent traduits comme tels. Or le français de l’époque est à son apogée : la langue est parlée partout dans le monde et est surtout reconnue pour sa finesse, qu’il s’agisse du parler presque en code des Précieuse ou des jeux d’esprit à la fois vifs et piquants associés au rabutinage, justement écrit ou parlé à la cour. Ici, rien de tout ça : de quoi encore une fois déprécier ce qui a justement fait la grandeur d’une époque.

Les deux premiers épisodes de Versailles présentés le même soir ont attiré 1 million de téléspectateurs en France pour 19,2 % des parts de marché. Il s’agissait là d’un très bon départ pour Canal+ qui n’avait pas connu un tel succès depuis le lancement de Tunnel en 2013.  La semaine suivante pour la diffusion des épisodes 3 et 4, ils étaient 700 000 à poursuivre l’aventure, soit, une baisse de 30% de l’auditoire. Quoi qu’il en soit, avant même la diffusion de la série, l’engouement était tel que le groupe a assuré qu’il y aurait une seconde saison. Ça tombe bien parce que ce roi vécu très très longtemps…

Articles connexes

Jean-François Chartrand-Delorme

Ayant étudié en cinéma et en communications, depuis longtemps je suis habitué à l'évaluation, à l'analyse et à la critique de films. Au fil des ans, cette passion s'est davantage transférée vers les séries télé. La fiction m'intéresse davantage, mais les séries documentaires me fascinent aussi. Chacun de ces deux genres nous offrent un portrait de la société, son évolution et parfois sa régression. De plus, je me suis rendu compte assez vite qu'outre les séries québécoises et américaines que nous connaissons davantage, plusieurs autres pays dans le monde représentent une compétition sérieuse... au grand plaisir des téléspectateurs. Depuis quelques mois, je me suis mis à écrire des critiques, tout en travaillant dans les médias à temps plein. Ma règle d'or est de ne jamais juger une série par un seul épisode. Dans mon cas, la règle de trois s'applique, question de laisser la chance au coureur. En espérant pouvoir partager avec les lecteurs mes appréciations, découvertes et déceptions du petit écran et surtout échanger avec ceux-ci. Venez me lire!