Victoria ou le film-séquence de 134 minutes à couper le souffle sans aucune coupure!




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Victoria ou le film-séquence de 134 minutes à couper le souffle sans aucune coupure!

Tout commence à 5h42 dans la ville de Berlin. Victoria (Laia Costa) est une touriste de Madrid en visite pour trois mois dans la capitale allemande. À la sortie d’une boîte de nuit, elle rencontre Sonne (Frederick Lau) et ses trois amis Boxer (Franz Rogowski), Blinker (Burak Yigit) et Fuß (Max Mauff). Elle décide de les suivre dans leur escapade nocturne. Elle se rend compte peu à peu que cette fin de nuit qui ne prendra fin qu’à 7h56 sera riche en émotions fortes…

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Avant l’avènement du numérique à la fin des années 90, c’était une entreprise techniquement impossible que de tourner non pas un plan-séquence (voir mon article Le plan-séquence au cinéma : l’unicité d’un plan qui n’est pas passé sous la guillotine du montage!), mais un film-séquence. Plusieurs réalisateurs ont tenté l’exploit, transformant une contrainte formelle en un véritable défi technique.

Alfred Hitchcock fait figure de pionnier, puisqu’en 1948 il s’y était aventuré le premier avec un huis clos théâtral intitulé The Rope. Comment? En mettant bout à bout huit bobines de pellicule, des ten minutes take comme ils disent dans le jargon, raccordées subtilement avec des fondus au noir dans le dos des acteurs, de manière à obtenir un long métrage de 80 minutes.

En 2002, grâce à une caméra numérique Sony HDW-F900 CineAlta, Aleksandr Sokurov a réalisé Russkiy kovcheg (L’Arche russe). Filmée dans le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, cette chorégraphie de 99 minutes voyageait dans le temps à travers 400 ans d’histoire russe, sans toutefois d’intrigue à proprement parler.

En 2014, récipiendaire de l’Oscar du meilleur film, Birdman: Or (The Unexpected Virtue of Ignorance) proposait un faux film-séquence de 119 minutes au cours duquel Alejandro González Iñárritu a pris soin de camoufler les coupures.

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Aujourd’hui, pour son quatrième film, le réalisateur Sebastian Schipper (Mitte Ende August, Ein Freund von mir, Absolute Giganten) a décidé de relever le défi des défis et de raconter une histoire complexe en temps réel et en un plan unique.

« J’ai voulu réaliser un film sur un braquage de banque qui serait aussi mouvementé et imprévisible qu’un braquage de banque lui-même. De là est venu l’idée de filmer l’heure précédant et l’heure suivant le hold-up, le tout en une seule prise. »

C’est donc le troisième essai que nous pouvons admirer à l’écran. En effet, Schipper et son équipe ont tourné trois versions avec une caméra Canon EOS C300. La première n’en faisait pas assez. La deuxième en faisait trop. La troisième trouvait enfin l’équilibre tant espéré.

Voici deux anecdotes qui auraient pu gâcher la troisième prise et forcer le recours à une quatrième :

– Dans la scène qui suit le vol de banque, Victoria doit conduire la fourgonnette loin des lieux du délit, selon un itinéraire précis. Or, l’actrice a tourné sur une mauvaise rue, là où des membres de l’équipe technique se situaient. En entendant les indications criées par le réalisateur caché dans le coffre-arrière même du véhicule (voix effacée en postproduction), le directeur de la photographie norvégien Sturla Brandth Grøvlen a eu le réflexe de pointer la caméra vers un personnage plutôt qu’une fenêtre!

– Dans la scène finale de la chambre d’hôtel, l’un des personnages doit dévoiler sa blessure à Victoria, donc à la vue des spectateurs. Or, l’acteur avait oublié de récupérer le faux sang sous la couverture pour s’en asperger l’abdomen. C’est pour cette raison que sa partenaire rabat le drap sur lui d’un coup sec et s’éloigne près de la fenêtre afin de lui laisser le temps de corriger son erreur!

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Le réalisateur commente le processus d’écriture : « J’ai réalisé que pour avoir le scénario parfait, il ne fallait pas de scénario. Si vous construisez un gratte-ciel, il doit être flexible, sinon il se brisera. »

C’est pourquoi le scénario ne comptait que douze pages, accordant une place considérable à l’improvisation des acteurs ainsi qu’aux imprévus. Pendant ce temps, l’actrice principale et les quatre acteurs de soutien ont répété les scènes pendant une dizaine de jours dans les quelques 22 lieux prévus.

En dépit de sa mobilité constante, aucun regard (des protagonistes, des personnages secondaires ou des figurants) ne croise la caméra. Mieux encore, en dépit d’un éclairage naturel en plein lever du soleil et d’un éclairage artificiel à l’intérieur de plusieurs bâtiments, aucune ombre ou réflexion du caméraman n’est visible. Un tour de force!

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« La caméra, c’est une accompagnatrice. Laia Costa, ma formidable comédienne, et tous les autres membres de la distribution étaient ravis de vivre ce sacré voyage justement parce qu’ils n’avaient pas l’impression de suivre des ordres. Selon moi, incarner un personnage n’est pas une question de performance, mais de présence. »

En effet, Laia Costa (Fort Ross) est une véritable révélation dans le rôle-titre. Elle évolue sous nos yeux, depuis son innocence et sa curiosité initiales qui lui déverrouillent la porte des enfers, laquelle est soulignée lorsqu’elle joue au piano l’une des quatre Mephisto-Valses composées par Franz Liszt (la plus belle scène du film!), jusqu’à la cavale haletante qui sert à ramener les pieds de nos cinq noctambules sur terre.

Fait intéressant : Sebastian Schipper a joué Mike dans Lola rennt (Cours, Lola, cours) réalisé par Tom Tykwer en 1998. Il s’agit d’un autre exercice de style allemand que les professeurs de cinéma analysent dans leurs cours.

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Au-delà de son parti pris de suivre la protagoniste dans ses moindres déplacements, cette virée virtuose et infernale à travers les rues de Berlin a ceci de particulier qu’elle ramène le gros du travail au tournage, ironiquement comme au temps de la pellicule, à une époque où les effets spéciaux numériques et la conversion de films 2D en 3D tendent à éterniser le montage.

La qualité dans la profondeur des personnages, la décision de dire ceci ou de ne pas montrer cela, la différence d’ambiance entre les lieux : tous ces éléments font du résultat autre chose que la simple promesse d’une prouesse…

Bref, à l’image de Boyhood qui a filmé pendant douze ans le vieillissement de son acteur principal, Victoria réussit à obtenir un effet de réel et un processus d’immersion des spectateurs jusqu’au bout. Il a même fait dire à Darren Aronofsky, réalisateur émérite (Black Swan, Requiem for a Dream, The Wrestler) et président du jury de la Berlinale où le film a remporté l’Ours d’argent de la meilleure contribution artistique, qu’il avait « bouleversé son monde ».

Cours, Victoria, cours…

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca