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The Hateful Eight ou pourquoi lire le guide de survie en huis clos avant le Clue du spectacle?

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Le 8 dans le titre, c’est un peu en hommage au western The Magnificent Seven (1960), lui-même inspiré du film japonais Shichinin no samurai (Seven Samurai, 1954), et c’est beaucoup parce qu’il renvoie au huitième film de la filmographie de Quentin Tarantino, à la manière de Federico Fellini avec son (1963). Après Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown, Kill Bill: Vol. 1 et 2, Death Proof, Inglourious Basterds et Django Unchained, l’œuvre du réalisateur atteint des sommets (enneigés) avec The Hateful Eight. Il s’agit en quelque sorte de son Rashômon (1950), voire peut-être de son 2001: A Space Odyssey (1968).

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Voici les huit enragés dont il est question :

– Major Marquis Warren, dit Le chasseur de primes (The Bounty Hunter);
– John Ruth, dit Le bourreau (The Hangman);
– Daisy Domergue, dite La prisonnière (The Prisoner);
– Chris Mannix, dit Le shérif (The Sheriff);
– Bob, dit Le Mexicain (The Mexican);
– Oswaldo Mobray, dit Le petit homme (The Little Man);
– Joe Gage, dit Le cowboy (The Cow Puncher);
– Sandy Smithers, dit Le confédéré (The Confederate).

Ils sont joués respectivement et brillamment par Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Demián Bichir, Tim Roth, Michael Madsen et Bruce Dern. Ils ne font qu’un avec ces personnages stéréotypés au possible, lesquels aspirent pour ainsi dire à une universalité archétypale tellement leur réputation les précède à chaque fois que vient le temps de faire les présentations. Après s’être contenté de nombre de seconds rôles depuis une vingtaine d’années (Machete Kills, Lincoln, The Bourne Identity), l’acteur Walton Goggins tire la courte paille et sort du lot. Quant à Channing Tatum, connu de la gent féminine pour ses rôles de séducteurs (Step Up, Dear John, The Vow, Magic Mike) et de la gent masculine pour ceux de héros (Jupiter Ascending, White House Down), il figure bien au générique, même si ce n’est pas à l’endroit où vous pensez de prime abord…

Plus de 20 ans après Reservoir Dogs et Pulp Fiction, Tim Roth se retrouve enfin devant la caméra de son ami : « Il n’a pas du tout changé depuis toutes ces années. Il a plus de jouets, plus d’équipement, plus d’argent pour faire le film qu’il veut. […] Revenir bosser avec lui est extraordinaire. Il a tout le matos dont il a besoin. C’est dingue. Le tournage a été dingue. »

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L’histoire se déroule quelques années après la Guerre de Sécession et elle se divise en six chapitres. Les voici :

– Dernière diligence vers Red Rock (Last Stage to Red Rock);
– Enfant de salaud (Son of a Gun);
– L’auberge de Minnie (Minnie’s Haberdashery);
– Domergue a un secret (Domergue’s Got a Secret);
– Les quatre passagers (The Four Passengers);
– Homme noir, enfer blanc (Black Man, White Hell).

Le chasseur de primes John Ruth fait route à bord d’une diligence en direction de Red Rock pour y faire pendre sur la place publique sa prisonnière Daisy Domergue et toucher une prime de 10 000 dollars. En route, tandis qu’un terrible blizzard menace, ils n’ont d’autre choix que de faire monter tour à tour deux hommes aux histoires rocambolesques. Il s’agit de Major Marquis Warren, un ancien soldat nordiste devenu également chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock sur le point de recevoir son étoile. Les passagers de la diligence trouvent refuge dans l’auberge de Minnie où ils sont accueillis par quatre individus aux histoires tout aussi rocambolesques : Bob, un Mexicain qui remplace Minnie en son absence, Oswaldo Mobray, un bourreau anglais, Joe Gage, un voyageur quasi mutique, et Sandy Smithers, un général en retraite de l’armée sudiste. Un jeu de tromperies et de trahisons commence aussitôt. Qui s’en sortira en vie?

Tarantino commente : « Le spectateur passe la moitié du temps à se demander quel personnage est bon et quel personnage est mauvais, et ils ont tous un passé trouble qui se révèle progressivement. Je me suis alors dit que je pourrais faire un film basé sur ce genre de personnages. Une bande de hors-la-loi piégés dans une pièce, avec une tempête de neige à l’extérieur, leur donner des flingues et voir ce qu’il se passe ensuite… »

L'auberge de Minnie

L’auberge de Minnie

Tourné en format 70mm et proposant un ratio exceptionnellement large de 2,76:1, The Hateful Eight ressuscite l’Ultra Panavision 70 qui était mort depuis exactement un demi-siècle. De 1957 à 1966, il n’y a eu que dix films qui ont eu recours à ce type de pellicule vintage appartenant à l’ère pré-Imax. Les voici :

Raintree County (1957)
Ben-Hur (1959)
Mutiny on the Bounty (1962)
How the West Was Won (1962)
It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World (1963)
The Fall of the Roman Empire (1964)
The Greatest Story Ever Told (1965)
The Hallelujah Trail (1965)
Battle of the Bulge (1965)
Khartoum (1966)

Le huitième film de Tarantino est le onzième film en Ultra Panavision 70. Partisan de la pellicule au même titre que Christopher Nolan (Interstellar) et J.J. Abrams (Star Wars: The Force Awakens), Tarantino rend un bel hommage aux superproductions des années 50 et 60 qui rivalisaient alors avec la télévision, préférant la démesure à la demi-mesure. C’est pourquoi la version longue du film en 70mm (celle que j’ai vue) dure 183 minutes et contient une ouverture ainsi qu’un entracte.

Dans la première moitié, avant de jouer/tirer le premier coup, Tarantino présente son échiquier et chacune de ses huit pièces. Dans la seconde moitié, il se livre à une partie d’échecs où le mat n’appartiendra qu’à celui ou celle qui restera à la verticale. Le tout est rehaussé tantôt par des plans d’ensemble salvateurs et des gros plans scrutateurs, tantôt par la formidable bande originale du non moins formidable Ennio Morricone. Quoiqu’il s’agisse de leur première véritable collaboration, le réalisateur a prouvé qu’il respectait la musica applicata de son aîné en lui empruntant plusieurs thèmes dans ses films antérieurs.

Le compositeur de 86 ans a d’ailleurs dit : « J’ai un grand respect pour Tarantino, comme je l’ai dit à plusieurs reprises. Je suis heureux qu’il ait choisi ma musique, c’est un signe de fraternité artistique et j’ai apprécié notre rencontre à Rome récemment. La seule chose que j’ai dite c’est que le choix de Tarantino de prendre plusieurs morceaux de musique très différents dans un même film rend le tout pas toujours très harmonieux avec l’ensemble du travail. »

Chose dite, chose faite. Le réalisateur a donné la grosse part du gâteau à Morricone et n’a utilisé qu’Apple Blossom du duo de rock The White Stripes, Now You’re All Alone de David Hess et There Won’t Be Many Coming Home de Roy Orbison. À noter toutefois la présence de deux chansons interprétées dans la diégèse par deux des huit enragés, c’est-à-dire Silent Night au piano par Demián Bichir et Jim Jones At Botany Bay à la guitare par Jennifer Jason Leigh.

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Tarantino explique : « Quand on y pense, la musique d’Ennio Morricone s’apparente d’ailleurs plus au film d’horreur qu’à un score de western spaghetti. On est plus proche de The Thing que de Sergio Leone. Et, puisqu’on parle du classique de John Carpenter, les multiples clins d’œil à The Thing dans The Hateful Eight, plus ou moins conscients, n’ont pas dû vous échapper : Kurt Russell, les personnages coincés dans cette auberge par une tempête de neige, la paranoïa, les faux-semblants, jusqu’à cette explosion de violence finale… Le plus intéressant dans tout ça, c’est que Reservoir Dogs était à l’époque mon hommage à The Thing, sans la neige, les effets spéciaux et Kurt Russell. »

Ainsi, The Hateful Eight s’est laissé influencer entre autres par The Thing (1982) pour lequel Ennio Morricone a enregistré la soundtrack. Des morceaux non-utilisés jadis ont d’ailleurs été dépoussiérés afin de rythmer les six chapitres déjà riches en émotions. Le climat de tension causé par l’ambiance musicale et l’isolement dans un établissement public causé par une tempête de neige rappellent également The Shining (1980). Ou The Evil Dead (1981). Ou le roman Ten Little Niggers (Dix petits nègres) d’Agatha Christie publié en 1939…

L’idée de départ provient du western espagnol ultra gore Condenados a vivir (Cut-Throats Nine, 1972), lequel raconte l’histoire d’un sergent et sa fille qui voyagent en diligence avec un groupe de hors-la-loi enchainés. Attaqués par des bandits, le père doit défendre sa fille, escorter les prisonniers à destination et découvrir lequel d’entre eux est responsable du meurtre de sa femme. Quoiqu’il en soit, le réalisateur revendique aussi quelques idées issues des séries western des années 60, comme Bonanza (1959–1973), The Virginian (1962–1971) et The High Chaparral (1967–1971).

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Tarantino est un bon réalisateur, certes, mais il reste de loin un meilleur scénariste. Il développe huit personnages au passé complexe là où les autres peinent à en écrire un seul. Une fois de plus, les longues diatribes impressionnent par leur qualité et leur originalité, écorchant au passage l’histoire des États-Unis et la suprématie de la race blanche, suprématie obtenue grâce à une misogynie et un racisme innés. Ceux et celles qui aiment les films bavards en auront donc plein les oreilles.

Son film intimiste et intimidant a bien failli ne jamais voir le jour et rejoindre d’autres scénarios abandonnés/repoussés qui ont été écrits de sa main, comme Vega Brothers (spin-off réunissant le personnage de Michael Madsen dans Reservoir Dogs et celui de John Travolta dans Pulp Fiction) ou encore Kill Bill: Vol. 3. En effet, le scénario avait fuité sur Internet peu après que le réalisateur ait annoncé la finalisation du texte et confirmé le titre en janvier 2014. Tout est bien qui finit bien : l’auteur-réalisateur remportera sans doute un ou plusieurs prix dans la catégorie du meilleur scénario original, ce qui serait ni plus ni moins une délicieuse vengeance!

Première page du scénario qui a fuité sur Internet en janvier 2014.

Première page du scénario qui a fuité sur Internet en janvier 2014.

Bref, The Hateful Eight fait tout sauf dans les nuances de gris ou dans la dentelle. En dépit de sa durée de trois heures, ce huis presque clos (la foutue porte d’entrée refuse de rester close!) passe à une vitesse folle, telle une diligence au galop qui parcourt l’horizontalité d’un paysage du sud-ouest du Colorado. Hommes de loi contre hors-la-loi, Blancs contre Noirs, anciens confédérés contre anciens nordistes, c’est ça la quintessence tarantinesque!

Verdict : 8½ sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca