Demolition ou quand la vie et un sachet de M&M's ont le même objectif : en faire voir de toutes les couleurs!




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Demolition ou quand la vie et un sachet de M&M’s ont le même objectif : en faire voir de toutes les couleurs!

C’est en un rien de temps que le réalisateur québécois Jean-Marc Vallée s’est imposé chez nos voisins du sud comme étant l’un des artistes les plus talentueux de sa génération, capable de beaucoup avec peu, tant pour faire un chef-d’œuvre avec un petit budget que pour obtenir d’un grand nom une performance magistrale. Son dernier-né ne fait pas exception à la règle, ajoutant un autre titre à sa filmographie impressionnante…

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C.R.A.Z.Y. en 2005, The Young Victoria en 2009, Café de Flore en 2011, Dallas Buyers Club en 2013 et Wild en 2014. Tels sont les cinq derniers drames du cinéaste de 53 ans qui, chaque fois, permettent à quelqu’un devant la caméra de s’illustrer. Que ce soit ici aux Jutra (rebaptisé depuis le Gala du cinéma québécois) ou ailleurs aux Oscars, des noms comme Matthew McConaughey, Marc-André Grondin, Vanessa Paradis, Jared Leto, Michel Côté et Danielle Proulx sont repartis avec une statuette en mains, tandis que d’autres comme Reese Witherspoon, Laura Dern et Pierre-Luc Brillant ont été nominés.

Cette fois, c’est Jake Gyllenhaal et Judah Lewis qui réussissent le tour de force d’habiter leur performance à un point tel que nous ne pouvons qu’applaudir. Le premier, âgé de 35 ans, réitère l’exploit après Southpaw, Nightcrawler, Prisoners et Enemy, ces deux derniers films étant réalisés par Denis Villeneuve (Sicario et bientôt Blade Runner 2), un autre Québécois en plein essor aux États-Unis. Le second, âgé de 14 ans, a joué dans le téléfilm Deliverance Creek et se voit promis à une grande carrière, grâce à la maturité qu’il insuffle à son personnage de Chris qui m’a beaucoup rappelé celui de Zachary dans C.R.A.Z.Y., notamment en raison de l’ambiguïté de son orientation sexuelle et de la scène où il chante/danse devant le miroir de sa chambre.

Voici le synopsis :

Davis Mitchell (Gyllenhaal) est un jeune investisseur qui a réussi en affaires et en amour. Le jour où sa femme Julia (Heather Lind) périt sous ses yeux dans un accident de la route, il perd tout, à commencer par sa sensibilité. Son beau-père et patron Phil (Chris Cooper) est, quant à lui, désemparé et ne le comprend plus. Davis envoie une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques à la suite d’un ennui mécanique qui l’a privé de son dû, un sachet de M&M’s aux arachides, puis continue de lui adresser d’autres lettres dans lesquelles il se confie. Cette correspondance peu commune attire l’attention de Karen Moreno (Naomi Watts), la responsable du service à la clientèle. Elle prend contact avec lui. Peu à peu, une relation se noue entre Davis et Karen, mais surtout entre Davis et Chris (Lewis), le fils de Karen.

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Plus de 20 ans après son premier film, ironiquement intitulé Liste noire, Vallée porte à l’écran un scénario de Bryan Sipe qui figurait en 2007 sur The Black List. Il s’agit d’un sondage qui, depuis plus de 10 ans, recense annuellement les manuscrits les plus appréciés par les cadres des studios, sans toutefois avoir reçu l’aval d’un producteur pour leur mise en chantier. Parmi les 1067 titres répertoriés dans cette liste, 320 d’entre eux font maintenant l’objet d’un long métrage, souvent primé, comme par exemple The Revenant, American Sniper, The Imitation Game, Selma, The Wolf of Wall Street, American Hustle, The Social Network, The Fighter et Spotlight.

Sipe raconte comment est née son idée: « Très tôt dans ma carrière, j’ai vendu un scénario avant de me rendre compte à quel point il était difficile qu’un projet aboutisse dans ce milieu. J’ai développé plusieurs personnages, plusieurs histoires et plusieurs genres et j’en suis arrivé à un point où je ne savais plus du tout ce qui marchait ou non. Puis, j’ai tout plaqué. C’est ainsi qu’est né le personnage de Davis et l’histoire de cet homme qui n’est plus capable de ressentir quoi que ce soit : il est devenu indifférent à tout et apathique. »

Les personnages ne sont ni tout blancs, ni tout noirs, mais bien gris pour en faire des antihéros dignes de ce nom. Leurs actions/inactions/réactions sont le résultat de leurs bons choix comme de leurs mauvais. Cela les rend parfaitement imparfaits et profondément humains. Ils vont là où nous les attendons pas, en particulier Davis qui progresse vers une forme de liberté, voire une sorte de rédemption.

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Vallée choisit avec soin les morceaux qui accompagnent ses scènes. C’était vrai pour C.R.A.Z.Y. avec Emmenez-moi de Charles Aznavour et Crazy de Patsy Cline. Cela explique pourquoi Martin Scorsese, un autre réalisateur meublant la bande son avec des chansons qui lui sont chères, l’a approché pour produire The Young Victoria et lancer sa carrière à l’étranger. C’était vrai aussi en prenant le chanteur Kevin Parent pour jouer le protagoniste de Café de Flore

Demolition s’ouvre sur un nocturne de Frédéric Chopin (Opus 9 N° 2 en mi bémol majeur) et se termine sur La Bohème de Charles Aznavour (encore lui), illustrant au passage tout le processus de deuil vécu par le personnage principal. Crazy On You de Heart revient à quelques reprises durant l’intrigue, et même au cœur des dialogues, sans oublier cette scène magnifiquement drôle où Davis se déchaîne en public au son de Mr. Big de Free.

Saviez-vous que Vallée a reçu une nomination aux Oscars 2014 dans la catégorie du meilleur montage, alors qu’il était credité dans le générique de Dallas Buyers Club sous le pseudonyme John Mac McMurphy? Il reprenait d’ailleurs cette identité presque anonyme pour Wild. Derrière Jay M. Glen, le monteur de Demolition, se cache assurément un nouveau nom d’emprunt plus américain pour notre réalisateur québécois, reconnaissable entre mille ne serait-ce que par la qualité de son travail…

Jean-Marc Vallée, Naomi Watts et Jake Gyllenhaal durant le Toronto International Film Festival le 10 septembre 2015.

Jean-Marc Vallée, Naomi Watts et Jake Gyllenhaal durant le Toronto International Film Festival le 10 septembre 2015.

La réalisation reste sur le qui-vive, au plus près des émotions, appuyée à la fois par une caméra à l’épaule 360° et un éclairage naturel à 100%. Ce style distinctif et épuré est devenu une signature depuis Café de Flore, tournage au cours duquel il a changé son approche pour travailler avec des enfants atteints du syndrome de Down.

« J’avais demandé à toute l’équipe technique de sortir du plateau et je lui avais demandé de ne plus utiliser de lumière, de réflecteurs, et tout ça. Et on avait essayé aussi de parfois cacher la caméra, en la plaçant derrière une fenêtre. On avait repris la même méthode avec Dallas Buyers Club puisque nous avions un petit budget. Et ensuite, j’ai continué à travailler de cette manière. »

Naomi Watts au sujet du réalisateur : « Les idées lui venaient naturellement. On pouvait être en train de tourner une scène et s’il n’aimait pas ce qu’il voyait, il prenait une pause. Par exemple, on tournait une scène sur un banc à Coney Island et il n’était pas satisfait. Il nous a alors demandé de passer par-dessus une clôture et de courir jusqu’à la plage. Alors Jake et moi avons couru et les oiseaux se sont mis à voler autour de nous et soudainement, les idées lui sont venues puisque ça lui semblait plus poétique. On est revenu de la pause, on a refait la scène et tout s’imbriquait mieux. Il y avait quelque chose de très rafraîchissant dans son approche. »

En plein tournage.

En plein tournage.

J’ai rarement vu le sujet du deuil masculin (et non pas féminin comme dans Wild) traité avec autant de crédibilité. Si Davis commence d’abord par développer une propension à démonter tous les objets défectueux autour de lui (frigo, machine à expresso, luminaires des beaux-parents) ou tout bonnement à détruire sa maison qu’il juge trop tape-à-l’œil, c’est qu’il doit vivre son deuil à sa façon et à son rythme, et ce, avant d’être en mesure de retirer sa carapace aux yeux d’un monde extérieur dont nous, spectateurs, faisons partie.

Bref, par le truchement de la métaphore, Demolition s’évertue à faire tomber les façades de la réussite artificielle et superficielle. En tant que fan du travail de Vallée et de Gyllenhaal, j’étais curieux de voir le fruit de leur première collaboration, d’autant plus qu’elle permettait à un scénario de qualité d’aller de l’avant. Je n’ai pas été déçu. Pour ceux et celles qui voient constamment le verre d’eau à moitié vide, il s’agit d’une belle déréliction des sentiments vis-à-vis de la vie. Les plus attentifs auront remarqué la présence de jeunes trisomiques dans une scène de Wild et dans la scène finale de Démolition, preuve que chacun de ses films représente le maillon d’une seule et même chaîne, celle qui relie l’être humain au boulet de sa condition éphémère.

Verdict : 8,5 sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca