Accueil » Nouvelles » À la Une » Hardcore Henry ou le film d’action overthetopesque dont vous êtes le héros!

Hardcore Henry ou le film d’action overthetopesque dont vous êtes le héros!

Vous vous réveillez dans un décor de laboratoire. Une femme vous regarde. Elle ressemble à Jennifer Lawrence, mais au vu du générique ce n’est qu’une ressemblance. Elle dit que vous vous appelez Henry, elle Estelle, et que vous formez un couple. Elle va plus loin et prétend avoir fait de vous un cyborg pour vous ramener à la vie. Dommage que votre mémoire soit défaillante, car vous ne pouvez pas corroborer ses dires. Estelle se fait kidnapper par les hommes d’un certain Akan. Votre mission : la secourir et démolir tout ce qui tentera de vous en empêcher…

hardcorehenry1

La petite histoire derrière Hardcore Henry commence en 2013 au moment où le réalisateur russe Timur Bekmambetov (Abraham Lincoln: Vampire Hunter, Wanted, Night Watch, Day Watch et prochainement Ben-Hur) a approché Ilya Naishuller, lequel venait de réaliser le vidéoclip des chansons Bad Motherfucker et The Stampede pour le groupe de musique punk Biting Elbows dont il est chanteur et compositeur. Devenues virales avec un cumul de près de 40 millions de visionnements, ces deux vidéos ont la particularité d’être filmées en caméra subjective, c’est-à-dire à la manière d’un jeu de tir à la première personne.

Bekmambetov : « Don’t you want to see a POV [point of view shot, NDLR] film in a cinema? »
Naishuller : « Yes. »
Bekmambetov : « Well then, think about it. If anyone can make this work, it’s you. »

Bekmambetov a ainsi accepté de produire un long métrage dans lequel deux caméras GoPro Hero 3 Black Edition fixées au protagoniste simulent son regard et stimulent le nôtre en nous faisant participer à l’action. À noter qu’auparavant il avait déjà produit les films d’horreur Apollo 18 en 2011 et Unfriended en 2014, deux autres paris risqués en raison de leur forme singulière.

Une fois que Naishuller a terminé le tournage, il fallait de l’argent supplémentaire pour peaufiner les nombreux effets visuels recréés en postproduction. Il s’est alors tourné vers le site de financement participatif Indiegogo. Une bonne idée, étant donné que la somme de 254 954 dollars a été ramassée en deux mois (jusqu’au 20 décembre 2014) grâce à la générosité de 2 078 donateurs/internautes.

Le résultat a ensuite été applaudi le 12 septembre 2015 au Toronto International Film Festival, où il a été présenté en première sous le titre Hardcore, à un point tel qu’il a remporté le People’s Choice Award dans la catégorie Midnight Madness. Mieux encore, il a fait l’objet d’une guerre d’offres entre les distributeurs Lionsgate, Universal Studios et STX Entertainment, ce dernier l’emportant finalement pour la somme de 10 millions de dollars. Une première acquisition pour le TIFF en 40 ans d’existence. Cette succession de succès a conféré le statut de « petite bombe à retardement » à ce film rebaptisé Hardcore Henry pour sa sortie mondiale.

Voilà pour la petite histoire.

hardcorehenry3

La meilleure façon d’appréhender cet OVNI est de le considérer comme un jeu vidéo et non comme un film. À ce titre, il serait impossible pour les fans de FPS (first-person shooter) de rester objectif face à cette caméra subjective : elle est clairement l’attraction principale et une spécificité impossible à passer sous silence. Le scénario écrit en une semaine tient sur un post-it, avec des personnages stéréotypés et sans profondeur, tandis que la notion de mise scène a fait place à une sorte de gameplay. Je m’explique.

Que ce soit un bordel, un parking, une autoroute achalandée ou encore un immeuble désaffecté (voir un extrait de ce level à la fin de ma critique), la représentation spatiale se divise en niveaux comme dans un jeu vidéo. Chaque répit permet à Henry (et aux spectateurs) de connaître l’objectif de la prochaine mission, l’objet à trouver ou la destination à atteindre. En moyenne et à près de dix reprises, ce sont deux minutes d’exposition pour sept minutes d’exploration et d’explosions!

Aussi, notre héros mi-humain mi-robot utilise diverses armes. Entre autres joyeusetés : ses poings et sa tête, certes, mais aussi un essuie-glace (!), quelques armes blanches et plusieurs armes à feu dont l’incontournable fusil de précision. Il passe d’un robot chétif à une véritable machine à tuer au fur et à mesure qu’il acquiert de l’expérience. J’ai apprécié l’idée originale (il y en a au moins une!) de la vision binoculaire d’Henry qui, à deux reprises, devient défaillante…

hardcorehenry6

Décidément, le groupe de rock britannique Queen a la cote ces temps-ci. Après leur succès Bohemian Rhapsody qui accompagnait la bande-annonce de Suicide Squad, celle de Hardcore Henry montrait son antihéros en train de détruire tout sur son passage au son de Don’t Stop Me Now. Cela me fait penser au candidat Yvan Pedneault à l’émission La Voix : il a passé son audition à l’aveugle avec We Are the Champions et la demi-finale avec Somebody to Love

Pour son premier long métrage et pour attirer l’attention, Naishuller a réussit à obtenir l’acteur fétiche de Neill Blomkamp, Sharlto Copley (Chappie, District 9, Elysium), et l’un des acteurs fétiches de Quentin Tarantino, Tim Roth (The Hateful Eight, Pulp Fiction, Reservoir Dogs). Ces deux noms interprètent respectivement le coéquipier polymorphe Jimmy et le père d’Henry. Copley est excellent, se situant quelque part entre les transformations de l’acteur-caméléon Peter Sellers (Dr. Strangelove, The Pink Panther, Lolita) et les (ré)apparitions du Capitaine John Price dans la série Call of Duty. Quant à Haley Bennett (The Equalizer, Marley & Me et bientôt The Magnificent Seven) et Danila Kozlovsky (Vampire Academy), ils prêtent leur visage à Estelle et Akan. Ce dernier, avec ses cheveux blonds peroxydés et ses pouvoirs télékinétiques, représente un digne antagoniste, même si certains détracteurs lui reprocheront de surjouer.

Le principal avantage de personnifier le protagoniste est de ne jamais le voir à l’écran, donc de laisser à un technicien expérimenté le soin de porter l’appareillage des caméras d’action. Nul besoin de verser un salaire de 30 millions à une tête d’affiche et d’y ajouter un pourcentage sur les recettes!

hardcorehenry4

Je ne suis pas contre une hybridation des arts, que ce soit les films et les bandes dessinées comme pour les adaptations estampillées Disney/Marvel et Warner/DC, ou en l’occurrence ici les films et les jeux vidéo, dans la mesure où l’expérience cinématographique ne se dénature pas aux dépens de la grammaire vidéoludique.

La ligne entre les deux médias est pourtant de plus en plus ténue. En témoignent des exemples tels que la renaissance systématique de personnages comme dans Edge of Tomorrow et Source Code, voire Groundhog Day, ou encore les ports pour connecter un sujet à un monde virtuel comme dans eXistenZ et The Matrix, ou même la nouvelle apparence que peut prendre ce sujet comme dans Avatar.

Vous pensez que ledit Avatar est le premier film 3D et le film qui nous intéresse le premier POV? Détrompez-vous! Sachez que, en 1954, Alfred Hitchcock a réalisé Dial M for Murder qui est sorti en relief stéréoscopique et que, en 1947, Robert Montgomery a réalisé le film noir Lady in the Lake qui était tourné majoritairement en caméra subjective…

hardcorehenry2

Les nombreux jump cuts au beau milieu de l’action révèlent la supercherie d’un regard-caméra plutôt qu’un regard-personnage, ce qui nuit à l’immersion du spectateur-joueur et à l’identification au protagoniste-avatar. Il n’est donc jamais question d’un faux film-séquence comme Birdman ni d’un vrai film-séquence comme Victoria, mais d’un bout à bout de POV qui imitent un FPS. En ressortent des combats parfois illisibles tellement la continuité de l’action est guillotinée.

Fait-il l’apologie de la violence? Oui, en ce sens qu’il propose un count kill record et s’adresse à un public extrêmement ciblé. Ceux et celles qui détestent les found footage ou les films 3D tiendront en horreur cet exercice de style à la première personne.

Vous avez aimé Turbo Kid, Kung Fury et Hell’s Club? Hardcore Henry est conçu pour vous!

hardcorehenry5

Bref, Hardcore Henry se veut un kaléidoscope culturel plein de références assumées, un beat them all un tantinet brouillon, une expérience vidéoludique sur grand écran qui est à la fois agressive, jouissive et régressive. Cette longue cinématique de 96 minutes m’a fait perdre tantôt le fil de l’intrigue (si fil il y a), tantôt la voix à l’image du personnage principal. J’avoue avoir apprécié l’expérience, car je savais exactement à quoi m’attendre. Ce n’était pas le cas des cinq personnes qui ont quitté la salle durant la projection…

Que les hardcore gamers se consolent : l’absence d’un joystick entre vos mains sera vite remplacé par une érection digne de ce nom!

Verdict : 7 sur 10

Une affiche de l’artiste Cesar Moreno pour Hardcore Henry.

Une affiche de l’artiste Cesar Moreno pour Hardcore Henry.

Articles connexes
Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca