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The Jungle Book ou le live-action s’appuyant sur un dessin animé tel un petit homme aveugle sur sa Shere Khan!

Même s’il en faut peu pour être heureux, Disney ne se plaindra certainement pas des 544,11 millions de dollars que ce remake en prises de vue réelles a rapporté en 10 jours, loin au-delà des 175 millions de dollars qu’il aura coûté. Ce budget considérable repose en grande partie sur les effets spéciaux criant (devrais-je dire rugissant?) de réalisme, que ce soit les bêtes recréées à l’ordinateur (leur fourrure, leurs poils, leurs mouvements labiaux) ou leur jungle numérique (la végétation luxuriante, les cascades, les ruines où vivent les personnages simiesques).

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L’homme de lettres britannique Rudyard Kipling a publié The Jungle Book en 1894 et The Second Jungle Book en 1895. Ces recueils proposent une quinzaine de nouvelles en tout, chacune d’entre elles s’inspirant de ses souvenirs d’enfance en Indes. Voici leurs principales adaptations cinématographiques :

– En 1967, Wolfgang Reitherman (101 Dalmatians, The AristoCats, Robin Hood) réalise The Jungle Book pour les studios Disney. Il s’agit du dernier dessin animé auquel Walt Disney participe à titre de producteur avant sa mort le 15 décembre 1966.

– À partir de 1991, sur les ondes de Radio-Canada, les 65 épisodes de l’unique saison du spin-off TaleSpin (intitulée Looping au Québec) divertissent les jeunes tels que moi. L’émission met en vedette les personnages de Baloo, Louie et Shere Khan. Avis aux nostalgiques : cliquez ici pour revoir le générique d’ouverture!

– En 1994, Stephen Sommers (The Mummy, The Mummy Returns, Van Helsing) réalise The Jungle Book avec Jason Scott Lee (Dragon: The Bruce Lee Story, Rapa Nui) dans le rôle de Mowgli. Les animaux ne parlent pas.

– En 2003, Steve Trenbirth (il a été animation director sur un épisode de l’émission Jungle Cubs) réalise The Jungle Book 2 qui fait suite au dessin animé de 1967. John Goodman (10 Cloverfield Lane) et Haley Joel Osment (The Sixth Sense) prêtent leur voix à Baloo et Mowgli.

– En 2016, Jon Favreau (Iron Man 1-2-3, Cowboys & Aliens) réalise The Jungle Book qui se veut le film autour duquel cette critique tournera après cette énumération/parenthèse.

– Le 19 octobre 2018, Jungle Book sortira dans les cinémas. Cette énième et inutile version sera réalisée par Andy Serkis (c’est la première fois qu’il passe derrière la caméra) pour la Warner, laquelle essaie tant bien que mal de faire de l’ombre au studio aux grandes oreilles comme le démontre ses films de superhéros DC vis-à-vis ceux de Disney/Marvel. À noter que, devant le succès de la version présentement à l’affiche, Alfonso Cuarón (Gravity, Children of Men) a été appelé en renfort pour aider Serkis. Cela en dit long sur leur niveau de stress…

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Voici l’histoire du film The Jungle Book :

Élevé par des loups au cœur de la jungle, Mowgli n’y est désormais plus le bienvenu. Pourquoi? Parce que le redoutable tigre Shere Khan est de retour et porte les balafres de sa confrontation avec les hommes. Il s’est juré d’éliminer tous ceux qu’il considère comme une menace. Forcé d’abandonner le seul foyer qu’il ait jamais connu, Mowgli entame un extraordinaire périple à la découverte de sa propre identité, avec pour guides la panthère Bagheera et l’ours Baloo. Sur sa route, Mowgli va rencontrer des créatures sauvages qui ne lui veulent pas seulement du bien, comme Kaa, un serpent au regard hypnotique, ou King Louie, un singe voulant connaître le secret du feu, mieux connu sous le nom de la fleur rouge.

J’aimerais dire que l’histoire n’a pas bougé d’un poil et faire un autre jeu de mots, mais ce n’est pas le Kaa. Si le scénario de Justin Marks (Street Fighter: The Legend of Chun-Li et bientôt Top Gun 2) reprend les grande lignes du Classique d’animation Disney, il lui manquait du contenu pour passer de 78 minutes à 106 minutes. Voilà qui explique pourquoi certaines idées semblent remonter tantôt jusqu’en 1894 pour puiser dans l’œuvre de Kipling (la présence du frère louveteau Gris, l’idée de la trêve de l’eau), tantôt jusqu’en 1994 pour emprunter au film The Lion King (le ravin où Mowgli échappe à un Shere Khan en furie grâce à un troupeau de gnous en fuite).

Dieu merci, contrairement au film-testament de l’oncle Walt, l’introduction nous épargne une reprise de l’épisode biblique au cours duquel Moïse/Mowgli est sauvé des eaux et confié à une famille/meute d’adoption. C’est d’ailleurs durant un flashback et non durant un prologue que nous apprenons comment Bagheera a découvert son protégé. La scène avec Kaa (où Baloo sauve Mowgli d’une mort certaine) se déroule, cette fois-ci, après celle avec les éléphants. J’approuve l’idée que ces pachydermes rendent hommage aux pères fondateurs au lieu d’incarner une satire de l’Empire britannique. Shere Khan est toutefois montré trop tôt (en 1967, c’était après 47 minutes!) et Kaa est montré trop peu (une petite scène). Vers la fin du film, Mowgli mérite de courir avec un ersatz de la flamme olympique, puisqu’il parcourt en quelques minutes ce qui lui a pris des jours à marcher. Vive les ellipses!

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Mowgli est joué par Neel Sethi qui n’a auparavant joué que dans le court métrage Diwali en 2013. Il s’en sort bien compte tenu de son âge (12 ans) et de son inexpérience. C’est la voix de Frédéric Larose dans la version doublée au Québec.

Bagheera la panthère noire demeure celui par qui passe la narration. Son regard et son silence en disent plus long que sa voix, bien que ses conseils soient toujours utiles. C’est la voix de Ben Kingsley (Gandhi) dans la version originale et celle de Tristan Harvey dans la version doublée au Québec.

Baloo l’ours lippu est drôle, ne serait-ce que pour le revival du tout aussi sympathique The Bare Necessities (Il en faut peu pour être heureux) qu’il chante accompagné de Mowgli. C’est la voix de Bill Murray (Groundhog Day) dans la version originale et celle de Laurent Paquin dans la version doublée au Québec. L’humoriste québécois, connu sur scène tant pour ses monologues que pour ses comptines, semblait un choix tout indiqué en raison de sa silhouette de gros nounours. Or, son vocabulaire familier ne fonctionne pas avec ce personnage important/imposant/impotent.

Kaa le python réticulé change de sexe afin de palier le manque évident de personnages féminins dans l’œuvre originale et dans les adaptations ultérieures. C’est la voix de Scarlett Johansson (Avengers: Age of Ultron) dans la version originale et celle d’Ariane Moffatt dans la version doublée au Québec. Le fait de remplacer une doubleuse professionnelle par une chanteuse est particulièrement discutable, d’autant plus qu’elle ne chante jamais, en dépit de l’extrait de Trust In Me (Aie confiance) durant le générique de fin qui reste en langue anglaise.

King Louie devient un gigantopithèque, dit gigantopithecus selon l’appellation latine habituelle, le plus grand anthropoïde ayant jamais existé et un ancêtre de l’orang-outan. Le choix de conserver la chanson I Wan’na Be Like You (Être un homme comme vous) contraste avec le choix de rendre le personnage plus menaçant, et le résultat rate la cible. C’est la voix de Christopher Walken (The Deer Hunter) dans la version originale et celle de Normand D’Amour (Le garagiste et mon court métrage Khaos) dans la version doublée au Québec.

Shere Khan le tigre du Bangale est plus terrifiant que jamais. Il est, selon mon humble point de vue de spectateur, le personnage le plus réussi tellement il donne des frissons. C’est la voix d’Idris Elba (Mandela: Long Walk to Freedom) dans la version originale et celle de Marc-André Bélanger dans la version doublée au Québec.

Quant aux voix d’Akela et de Raksha (les deux principaux loups de la meute), ce sont celles de Giancarlo Esposito et Lupita Nyong’o dans la version originale ainsi que celles de Louis-Philippe Dandenault et Éveline Gélinas dans la version doublée au Québec. Merci à Marks de la liberté qu’il a pris pour leur donner plus d’importance, faisant d’eux autre chose qu’un simple clin d’œil à la légende de Romulus et Rémus!

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Favreau au sujet du rendu visuel : « Quand on remet une œuvre au goût du jour, il faut avoir une bonne raison. Si on peut faire ce film aujourd’hui, c’est grâce au photoréalisme de l’animation animale. »

Pour atteindre le nec plus ultra en matière d’effets spéciaux, le réalisateur a écouté les conseils d’Alan Horn, le président de Walt Disney Studios, de se référer au travail de James Cameron sur Avatar et d’Ang Lee sur Life of Pi. Un millier de photographies ont notamment été prises en Indes afin de reproduire en postproduction une jungle aussi vraie que nature.

Il y a un peu de Francis Ford Coppola par-ci (le premier plan sur King Louie rappelle celui sur le Colonel Kurtz dans Apocalypse Now) et un peu de Peter Jackson par-là (le feu devient un enjeu comme l’Anneau unique dans Lord of the Rings et confère le pouvoir absolu à quiconque le contrôle), sans oublier que le roi des singes s’est visiblement entraîné au gymnase que fréquente son cousin King Kong!

À l’image du serpent avec l’enfant sauvage, la qualité des images nous hypnotisent à un point tel que, sans réfléchir, nous nous identifions au protagoniste et prenons part à son voyage initiatique. De toute évidence, le tournage n’a pas dû être de tout repos pour le jeune acteur, lui qui devait composer avec un environnement dont la seule verdure se trouvait dans les écrans verts…

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Du haut de la vigie, je regarde les films que l’insubmersible studio vient de revisiter (The Jungle Book, Cinderella, Maleficent, Alice in Wonderland) et ceux qu’il va revisiter (Alice Through the Looking Glass, Pete’s Dragon, Beauty and the Beast, Maleficent 2, The Sword in the Stone, Peter Pan, Dumbo, Cruella de Vil, Tinker Bell).

Ces remakes ne forment que la pointe visible de l’iceberg. Même si l’histoire du cinéma avec un h minuscule a prouvé qu’un Titanic peut rapporter 2,187 milliards de dollars au box-office, l’Histoire avec un grand H nous rappelle que le naufrage n’est jamais impossible. Pourtant, disneyifier quelque chose (un scénario original ou un scénario adapté) n’a plus la signification que jadis, surtout depuis que les dessinateurs sont devenus des infographistes.

Bref, The Jungle Book dépoussière à la fois l’œuvre maîtresse de Kipling et le dernier film que Walt Disney a supervisé, et ce, afin de faire rêver une nouvelle génération de gens. Le live-action se termine là où le dessin animé commençait, c’est-à-dire sur un plan du livre dans son édition originale. Cette fois, plutôt que de s’ouvrir, il se referme pour nous montrer de nouveau la couverture. La boucle se boucle un demi-siècle plus tard, du moins pour le moment, étant donné que Disney a donné le feu vert pour une suite. J’en connais deux qui doivent se retourner dans leur tombe…

Verdict : 7 sur 10

P.S. : Aviez-vous remarqué que Mowgli porte une cicatrice en forme de « r » à la droite du thorax et une autre en forme de « K » sur l’épaule gauche? Il s’agit des initiales de l’auteur Rudyard Kipling…

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca