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I, Olga Hepnarová – Critique du film

Quand une plaie béante provient d'une erreur géante!

Presque jour pour jour, 43 ans séparent les tueries de masse survenues le 10 juillet 1973 à Prague et le 14 juillet 2016 à Nice. Deux événements tragiques qui partagent le même modus operandi : il est question, dans les deux cas, d’un conducteur de camion qui happe mortellement et volontairement le maximum de piétons qui ont le malheur de se retrouver sur son passage…

I, Olga Hepnarová

I, Olga Hepnarová

Là où Olga Hepnarová a fait 8 morts et 12 blessés sur une distance de 31 mètres avec un camion Praga RN, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel en a tué 84 et blessé 286 sur 1 700 mètres avec un camion Renault Midlum. Qu’importe le nombre de victimes, une seule, c’est déjà trop. Olga, âgée de 22 ans à l’époque, avait développé au fil de sa courte existence une misanthropie telle qu’elle est allée crescendo jusqu’à s’exprimer au travers un abribus ce matin-là du 10 juillet 1973, vers 10 h 10. Deux ans plus tard, soit le 12 mars 1975, elle est devenue la dernière femme exécutée par pendaison courte (un simple crochet en guise de potence) à la suite d’un procès où elle plaidait la vengeance plutôt que la folie.

« Je suis une solitaire. Une femme brisée. Une femme que les gens ont anéantie… J’ai un choix à faire : me tuer ou tuer les autres. Je choisis DE ME VENGER DE MES ENNEMIS. Il serait trop facile de quitter ce monde comme une suicidée anonyme. La société est trop indifférente, à juste titre. Voici donc mon verdict : Moi, Olga Hepnarová, la victime de votre bestialité, je vous condamne à mort. »

Le titre I, Olga Hepnarová provient de la fin de l’extrait traduit en français ci-dessus tiré de la lettre manuscrite originale ci-dessous qu’Olga a envoyé aux journaux Svobodné slovo (The Free Word en anglais) et Mladý svet (Young World en anglais) quelques minutes avant d’appuyer sur l’accélérateur.

Véritable lettre manuscrite d'Olga Hepnarová écrite le 10 juillet 1973.

Véritable lettre manuscrite d’Olga Hepnarová écrite le 10 juillet 1973.

Les réalisateurs Petr Kazda et Tomás Weinreb propose un film contemplatif qui invite à la réflexion, réflexion tant dans le sens où la portée moralisatrice de ce qui est montré nous fait réfléchir que dans le sens où nous nous reconnaissons en cette victime d’intimidation. L’absence de musique sur la bande-son et de couleur sur la bande-image rendent le tout parfaitement cohérent, d’autant plus qu’une caméra stable a été préférée à une caméra qui effectue des mouvements superfétatoires.

Les deux réalisateurs en entretien avant la projection de leur film à la Berlinale le 11 février 2016 : « Il s’agit d’existentialisme, car lorsqu’une personne décide d’accomplir un acte en se basant sur ses propres règles morales, ce type d’événements se produit. Et la question de la place de l’individu dans la société n’a jamais été autant d’actualité, bien qu’aujourd’hui elle soit plus liée à la religion ou à la politique, ce qui n’était pas vraiment le cas d’Olga Hepnarová. »

L’actrice polonaise Michalina Olszanska (The Lure, Fanciful) offre une performance irréprochable, capable de dire beaucoup avec peu. Son physique de garçonne n’est pas sans rappeler celui de Natalie Portman dans Léon, tandis que tout son visage reste hermétique à l’émotion, exception faite de son regard qui traduit la profonde douleur intérieure d’Olga.

Michalina Olszanska est Olga Hepnarová.

Michalina Olszanska est Olga Hepnarová.

Pour bien comprendre ce film franco-polono-slovaco-tchèque, il faut le situer dans le contexte où se déroule son histoire, puis dans le contexte où il prend l’affiche.

Olga était une lesbienne qui a grandit dans la Tchécoslovaquie communiste de la période de « normalisation », c’est-à-dire de reprise en main par les autorités après le Printemps de Prague en 1968. Cette société rigoriste accablait la jeune femme qui ne parvenait pas à faire entendre sa voix devant l’indifférence d’autrui, ce qui explique en partie sa réappropriation de codes dits masculins (emploi dans une usine de pneus, tenue vestimentaire, postures, cigarettes, conduite de camions, etc.).

L’ex-Tchécoslovaquie est devenue la République tchèque (Tchéquie) et la République slovaque (Slovaquie) le 1er janvier 1993. Aujourd’hui, à une époque où la communauté LGTB peine à prendre toute la place qui lui revient de droit dans une société hétéronormative, Olga Hepnarová peut être considérée en quelque sorte comme l’une des premières militantes anti-intimidation. Avec les récents événements qui se sont produits sur la promenade des Anglais, à Nice, laissez-moi vous dire que le public de Fantasia ne parlait pas durant la projection du film, ni après d’ailleurs. À l’image de la protagoniste, nous sommes restés sans voix devant ce cri du cœur qui résonne tout aussi clairement qu’il y a 43 ans.

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Bref, moi, Louis-Philippe Coutu-Nadeau, je me suis fait poignardé par l’histoire profondément poignante d’I, Olga Hepnarová. Son propos trouve écho encore aujourd’hui, presque un demi-siècle plus tard, que ce soit dans l’actualité ou durant cette période de l’adolescence où se fait ressentir le besoin de devenir quelqu’un et non de rester quelque chose.

Verdict : 7 sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca