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Mike Ward vs. Jérémy Gabriel: décryptage de Evan J. Demers

Le verdict est tombé: l’humoriste Mike Ward a été condamné, hier, à verser la somme de 35 000$ au jeune Jérémy Gabriel, ancien enfant célèbre, pour un gag fait à son endroit.

Mike Ward vs. Jérémy Gabriel

Mike Ward vs. Jérémy Gabriel

Sur les réseaux sociaux, chacun y va de son petit commentaire. Certains saluent le verdict et en profitent pour écorcher Ward au passage. D’autres expriment leurs craintes quant à l’avenir de la liberté d’expression dans notre société. Au-delà des réactions à chaud, cependant, il importe de mesurer les conséquences d’un tel jugement, tant sur l’expression artistique que sur les procès futurs en matière de propos jugés offensants ou diffamatoires.

Un juge vient de punir un humoriste pour une blague faite sur scène. En clair, notre système judiciaire vient de sanctionner directement une forme d’expression artistique. Pire encore, ce jugement fera probablement jurisprudence, ouvrant ainsi la porte à d’autres poursuites du même genre. Nous vivons déjà à une époque où les humoristes doivent subir l’ingérence quasi-constante d’avocats et de producteurs sur le qui-vive. Avec ce jugement, on fait planer une probabilité accrue de censure et de danger au-dessus des têtes des humoristes et des auteurs. Évidemment, il existe des injustices bien plus graves en ce monde. On notera toutefois que le problème est suffisamment grave pour qu’on puisse se passer de ce type de faux dilemme moralisateur.

Jérémy Gabriel

On peut aimer l’humour de Mike Ward comme on peut le détester. Là n’est pas la question. Trop souvent, les discussions sur ce type de sujet se retrouvent noyées sous un déversement constant de sentiments personnels et de réactions intempestives. Or, il faut plutôt garder la tête froide et faire l’économie des impressions passagères de chacun, dans un tel cas, pour mieux analyser ce qui en reste. Quel sera l’héritage de ce jugement, à court, moyen et long termes ? On a pu le constater avec la controverse entourant le plus récent gala des Olivier: le climat général était déjà suffisamment tendu, en matière d’humour, au Québec. D’autres événements du passé récent tendent également à le démontrer, d’ailleurs. Guy Nantel, Guillaume Wagner et Jean-François Mercier pourraient tous vous en dire quelque chose. Or, le jugement Ward n’est pas de nature à apaiser les tensions qui existaient déjà. On peut présumer que les producteurs, les compagnies d’assurance et leurs avocats redoubleront de vigilance, de peur de s’attirer une nouvelle poursuite comme celle qui vient de trouver son dénouement.

Dans une discussion à propos cette affaire, on m’a cité Yvon Deschamps comme figure humoristique opposée à Mike Ward. Deschamps ferait de l’humour intelligent et acceptable, alors que Ward se complairait dans la fange. Les gens qui font cette comparaison ne semblent pas comprendre que le même climat social qui punit aujourd’hui Mike Ward ferait disparaître des pans entiers de l’oeuvre d’Yvon Deschamps, cet humoriste dont ils célèbrent pourtant le raffinement intellectuel. Si Deschamps était au sommet de sa carrière de nos jours, son fameux monologue « Nigger Black » n’existerait tout simplement pas, même si le propos raciste y est tenu au deuxième degré. Il en serait de même pour ses monologues dans lesquels il incarne un phallocrate fini. Si Yvon Deschamps a pu devenir une figure légendaire de l’humour québécois, c’est justement parce qu’on lui a laissé une liberté quasiment totale de créer comme il l’entendait. Il n’avait pas à craindre la censure, les tribunaux, les assureurs, les avocats, etc.

Jérémy Gabriel

Jérémy Gabriel

Les gens qui se réjouissent aujourd’hui de la peine prononcée à l’endroit de Mike Ward ne voient pas que ce même type de sanction pourrait se retourner contre eux et contre des artistes qu’ils aiment, si ces derniers devaient par mégarde s’aventurer en terrain controversé. Le problème majeur d’une société s’autorisant à sévir contre certaines formes d’expression artistique est que chaque jugement allant dans ce sens fait davantage le lit de la censure. Cela commence évidemment avec l’auto-censure. Lorsque la possibilité de poursuite se fait de plus en plus sentir, l’artiste est le premier à ne plus vouloir aborder certains sujets, nommer certaines personnes ou prononcer certains mots. On le comprend: qui voudrait sacrifier une carrière prometteuse à l’autel de la liberté d’expression ? Il y a tout simplement trop en jeu, alors l’artiste se fait doux et consensuel. Peu à peu, notre univers artistique se fait de plus en plus beige. Voulons-nous vraiment emprunter ce chemin ?

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Evan J. Demers

Evan J. Demers

Né à Montréal, en 1985, je suis titulaire d'un baccalauréat de l'Université du Québec à Montréal en Animation et Recherche Culturelles. Je suis aussi et surtout chanteur métal, parolier, passionné de musique, de culture populaire, de politique, d'enjeux sociaux et d'humanité.