Juste la fin du monde - Critique du sixième film de Xavier Dolan




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Juste la fin du monde – Critique du sixième film de Xavier Dolan

Quand les accès de colère empêchent les abcès de se vider…

Molière trouverait matière à inspiration s’il pouvait entendre comment Juste la fin du monde se sert de sa langue, laquelle se délie pour crier n’importe quoi afin que la vérité se taise. Le verbe si particulier de Jean-Luc Lagarce et la verve si contagieuse de Xavier Dolan ne forment qu’un, ce qui m’a donné envie de placer un dictionnaire en guise de livre de chevet. Quiconque applaudit des punchlines telles que « Hasta la vista, baby » ou « Yippee ki-yay, motherfucker » sera déboussolé, tandis que les autres sauront trouver le nord à travers cette maestria filmée ici-même avec un casting de là-bas…

Xavier Dolan a réuni la crème de la crème du cinéma français.

Xavier Dolan a réuni la crème de la crème du cinéma français.

Après une absence de douze ans, Louis (Gaspard Ulliel) retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine et irrémédiable. Que ce soit avec sa mère veuve Martine (Nathalie Baye), sa sœur cadette Suzanne (Léa Seydoux), son frère aîné Antoine (Vincent Cassel) ou encore sa belle-sœur Catherine (Marion Cotillard), il devra puiser en son for intérieur l’énergie nécessaire pour leur tenir tête le temps d’un repas. Des retrouvailles mouvementées au cours desquelles l’amour et le silence seront relégués en arrière-plan, enterrés par des élans de haine et des cris. Pour Louis, l’enfer, c’est les hôtes.

Muse de Dolan et mère symbolique ayant joué la figure maternelle à trois reprises (J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires et Mommy), Anne Dorval est celle à qui revient le mérite d’avoir présenté au cinéaste Juste la fin du monde, une pièce de théâtre signée Jean-Luc Lagarce qu’elle avait jouée sur les planches une décennie auparavant. Dolan n’a pas cru bon y prêter attention à la suite du tournage de son tout premier long métrage. Faute de maturité? Sans doute, quoique les choses ont changé depuis son film précédent.

Dolan explique ce volte-face drastique : « Après Mommy, quatre ans plus tard, je repensai au grand texte à la page couverture bleue rangé dans la bibliothèque du salon, sur la tablette la plus haute. […] Tôt cet été-là, je relus – ou lus, vraiment – Juste la fin du monde. Je sus vers la page 6 qu’il s’agirait de mon prochain film. Mon premier en tant qu’homme. Je comprenais enfin les mots, les émotions, les silences, les hésitations, la nervosité, les imperfections troublantes des personnages de Jean-Luc Lagarce. À la décharge de la pièce, je ne pense pas avoir, à l’époque, essayé de la lire sérieusement. À ma décharge, je pense que, même en essayant, je n’aurais pas pu la comprendre. Le temps fait bien les choses. Anne, comme toujours ou presque, avait raison. »

Gaspard Ulliel dans Juste la fin du monde.

Gaspard Ulliel dans Juste la fin du monde.

L’auteur-réalisateur de 27 ans fait preuve d’une grande maîtrise de son art avec Juste la fin du monde, à commencer par une playlist toujours autant à propos. Ouvrir sur Home is Where it Hurts de Camille et fermer sur Natural Blues de Moby ajoutent à l’émotion. Trois parenthèses musicales, dont celle au rythme de Dragostea din tei d’O-Zone, permettent même aux spectateurs de respirer pendant ce crescendo sans pitié qui atteindra son paroxysme au bout de quelques 90 minutes. Plutôt que de faire des travellings circulaires autour de la table comme l’aurait fait Quentin Tarantino, Dolan a préféré filmer un à un les visages de ses personnages pour mieux traduire la déchirure de leurs tensions exacerbées et mieux faire oublier la distance du spectateur de théâtre par rapport à la scène. Cela permet aussi d’obtenir cinq grandes performances individuelles livrées par cinq acteurs et actrices de renom.

Je parle ici de Gaspard Ulliel (Saint Laurent, Un long dimanche de fiançailles, Hannibal Rising), Nathalie Baye (La balance, Le petit lieutenant, Catch Me If You Can), Vincent Cassel (La haine, Irréversible, Jason Bourne, Black Swan), Marion Cotillard (La vie en rose, De rouille et d’os, Inception, The Dark Knight Rises, Midnight in Paris) et Léa Seydoux (La vie d’Adèle, Spectre, Inglourious Basterds). C’est ce qu’il convient d’appeler un casting cinq étoiles. Baye incarnait déjà cette mère dolanienne dans Laurence Anyways et la retrouve ici, désignée d’abord et avant tout en sa qualité de génitrice, presque anonyme, pour ne pas dire universelle, sans prénom apparent sauf une petite fois lorsque sa belle-fille s’adresse à elle dans la cuisine.

La nature peu loquace du protagoniste n’a pas effrayé Ulliel : « C’est un beau défi professionnel. Et Xavier m’avait prévenu dans une petite lettre manuscrite. Il avait employé des mots du style : “J’espère que tu ne seras pas surpris par le peu de dialogues de ton personnage. Je t’encourage à voir toutes les choses facilement exprimables dans le silence avec un mouvement de caméra, un gros plan, un mimique ou même un objet.” »

Nathalie Baye et Gaspard Ulliel dans Juste la fin du monde.

Nathalie Baye et Gaspard Ulliel dans Juste la fin du monde.

Louis se contente ainsi d’écouter et non de parler, incapable de s’exprimer au sein de cette cellule familiale dysfonctionnelle. Son mutisme n’a donc rien d’anodin ou d’aphasique. Il donne à son prénom le double-sens idoine qu’il mérite, sans oublier qu’il renvoie indirectement aux rois de France dans une résonance toute microcosmique. En fait, cette famille pourrait être n’importe quelle famille, la mienne comme la vôtre, d’où l’importance de la frontière brisée entre le Québec et la France. À noter qu’une grande partie du tournage s’est déroulée en banlieue à Laval, entre les quatre murs d’un petit bungalow de Sainte-Dorothée, et une petite partie en région à Sainte-Anne-de-Sorel, la municipalité où j’ai grandi de 1985 à 1991.

La relation entre Louis et Antoine s’inspire librement du mythe de Caïn et Abel. Cassel est excellent, exécrable, excessif, bien qu’il ait remplacé à la dernière minute Reda Kateb qui s’est désisté en raison d’un conflit avec un autre tournage (probablement Les beaux jours d’Aranjuez de Wim Wenders). L’urgence du projet, la distribution qu’il admirait outre mesure et le fait de travailler sous la direction du jeune prodige qu’il regardait du coin de l’œil ont donné envie à Cassel de faire partie de l’aventure.

Difficile de surprendre après Mommy, chef-d’œuvre acclamé tant par la critique que par le public et couronné de surcroît du prix du jury lors de la 67e édition du Festival de Cannes. Si Dolan fait un pas en avant avec Juste la fin du monde, il le fait dans une direction des plus inattendues. Dolan n’est pas Nolan et se moque des attentes de ceux et celles qui espéraient une suite à son dernier film. Il a d’ailleurs une réponse claire à l’intention de ses détracteurs : « Ce n’est pas Mommy 2 et ça ne le sera jamais. Le Retour de la momie doit être sur illico quelque part. Mais moi je ne peux pas passer ma vie à raconter les mêmes histoires de la même façon. »

Marion Cotillard et Vincent Cassel dans Juste la fin du monde.

Marion Cotillard et Vincent Cassel dans Juste la fin du monde.

Lagarce a écrit cette pièce de théâtre en 1990 lors d’une résidence d’écriture de six mois à Berlin dans le cadre d’une bourse « Villa Médicis hors les murs » obtenue grâce au prix Léonard de Vinci. C’était deux ans après avoir appris sa séropositivité et cinq ans avant sa mort à l’âge de 38 ans. Il y rédige Juste la fin du monde, un texte décliné en plusieurs langues dans lequel les personnages utilisent le langage tel un masque.

Lagarce a expliqué son style comme suit : « Montrer sur le théâtre la force exacte qui nous saisit parfois, cela, exactement cela, les hommes et les femmes tels qu’ils sont, la beauté et l’horreur de leurs échanges et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque cette beauté et cette horreur se perdent, s’enfuient et cherchent à se détruire elles-mêmes, effrayées de leurs propres démons. Dire aux autres, s’avancer dans la lumière et redire aux autres, une fois encore, la grâce suspendue de la rencontre, l’arrêt entre deux êtres, l’instant exact de l’amour, la douceur infinie de l’apaisement, tenter de dire à voix basse la pureté parfaite de la Mort à l’œuvre, le refus de la peur, et le hurlement pourtant, soudain, de la haine, le cri, notre panique et notre détresse d’enfant, et se cacher la tête entre les mains, et la lassitude des corps après le désir, la fatigue après la souffrance et l’épuisement après la terreur. »

Dolan réussit à transposer toute la richesse de cette langue lagarcienne dans de longues tirades lancées par les quatre personnages secondaires, notamment à travers l’épanorthose chère au dramaturge qui consiste à corriger une affirmation jugée trop faible en y ajoutant une expression plus frappante et énergique. « Je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage. » Dolan expérimente également le plaisir de dire les mots en soignant les sonorités, la syntaxe, le rythme et la prosodie. Les regards en gros plan et les silences sont lourds de sous-entendus, participant à nourrir une incommunicabilité sidérante. On ne dit rien d’utile dans ce verbiage, mais on comprend tout.

De gauche à droite, Robert Gray (traducteur), Vincent Cassel, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Xavier Dolan (réalisateur), Marion Cotillard, Nathalie Baye et Nancy Grant (productrice) lors de la conférence de presse de Juste la fin du monde le 19 mai 2016.

De gauche à droite, Robert Gray (traducteur), Vincent Cassel, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Xavier Dolan (réalisateur), Marion Cotillard, Nathalie Baye et Nancy Grant (productrice) lors de la conférence de presse de Juste la fin du monde le 19 mai 2016.

Juste la fin du monde a remporté deux prix lors de son passage sur la Croisette : le Grand Prix et le Prix du jury œcuménique. Le premier, l’équivalent d’une médaille d’argent tout juste derrière la Palme d’Or, se veut la plus haute distinction décernée à un réalisateur québécois durant les 69 ans d’histoire du Festival de Cannes. Le second est accordé aux œuvres de qualité artistique au service d’un message. J’admire cette filmographie de six titres réalisés en sept ans, une œuvre cohérente en soi, sans compter les vidéoclips College Boy d’Indochine en 2013 et Hello d’Adele en 2015.

J’ai tué ma mère en 2009
Les amours imaginaires en 2010
Laurence Anyways en 2012
Tom à la ferme en 2013
Mommy en 2014
Juste la fin du monde en 2016
The Death and Life of John F. Donovan en 2017

Dolan planche actuellement sur The Death and Life of John F. Donovan, son premier film en langue anglaise qui proposera un casting américain de rêve : Kit Harington, Jessica Chastain, Kathy Bates, Susan Sarandon, Natalie Portman, Michael Gambon et Adele. Son histoire sera celle d’une star hollywoodienne qui entretient une relation secrète avec un jeune britannique, alors que la rédactrice en chef d’un tabloïd tente de détruire sa vie.

Xavier Dolan donne ses consignes entre deux prises...

Xavier Dolan donne ses consignes entre deux prises…

Bref, Juste la fin du monde est un grand Dolan, quoique cette expression s’apparente désormais à un pléonasme. Là où la pièce de théâtre éponyme allait au-delà de l’exercice autobiographique, cette adaptation cinématographique va au-delà de l’exercice de style auquel Dolan nous a habitué. Œuvre pas assez laconique ou trop logorrhéique? audacieuse ou prétentieuse? ennuyeuse ou fascinante? minimaliste ou intimiste? Cela dépend toujours par quel bout de la lorgnette vous regardez. Moi, j’étais fasciné!

Verdict : 8 sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca