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A Taxi Driver – Critique du film de Hun Jang

Gwangju Unchained : l'enfer, c'est les hôtes!

Je dois le préciser d’emblée : A Taxi Driver n’a absolument rien à voir avec le Taxi Driver que Martin Scorsese a réalisé en 1976, sinon que les deux dénoncent en filigrane le marionnettisme outrageux des gens de pouvoir ainsi que le sacrifice courageux des innocents sur l’autel de la violence. Rivalisant d’originalité à une époque où Hollywood nous sert plat réchauffé par-dessus plat réchauffé, le film de Jang Hoon se veut plutôt un énième bijou en provenance de la Corée du Sud. Il se base sur des faits réels, plus précisément un chapitre noir de l’histoire de ce pays : le soulèvement populaire de Gwangju en mai 1980.

Montez à bord pour un aller-retour en enfer…

Voici un petit rappel politico-historique :

Le mouvement pour la démocratisation de Gwangju est un soulèvement étudiant et syndical qui s’est déroulé du 18 au 27 mai 1980, prenant place en Corée du Sud dans le centre-ville de Gwangju situé à 330 kilomètres de la capitale de Séoul. Les citoyens avait pris le contrôle des lieux en se rebellant contre la dictature de Chun Doo-hwan mise en place dès l’assassinat du président Park Chung-hee le 26 octobre 1979. Les protestataires ont été sévèrement réprimés par le régime militaire qui n’a pas hésité à utiliser la force et les armes pour abolir le siège. Des centaines d’innocents y ont laissé leur vie. Gwangju était le fief de Kim Dae-jung, chef de l’opposition démocrate, qui a été condamné à mort après ces émeutes, quoique gracié par la suite, et le gouvernement n’a reconnu le massacre que tardivement en 1988.

C’est par le truchement de la petite histoire de Man-seop (Kang-ho Song), un chauffeur de taxi de Séoul, que le spectateur découvre peu à peu cette face méconnue de l’Histoire. Nous montons à bord de son taxi vert sans se douter du caractère infernal de la destination à venir. Le prochain client? Un reporter allemand qui se fait appeler Peter (Thomas Kretschmann) et qui est prêt à payer une grosse somme d’argent en échange d’un aller-retour clandestin à Gwangju malgré les blocages routiers par l’armée. Si la première partie se déroule dans l’humour et la bonne humeur grâce au point de vue subjectif de Man-seop, la seconde partie change drastiquement de registre en nous montrant le point de vue objectif du reporter venu capter l’horreur au plus près. À noter que le tournage s’est déroulé du 5 juin 2016 au 24 octobre 2016.

En dépit de quelques maladresses de raccord dès les premières minutes, je me suis surpris moi-même à apprécier le quotidien et le quotient de ce chauffeur de taxi bourru qui décrie la présence de ces manifestants, lesquels l’empêchent de travailler. Mon appréciation a augmenté d’un cran au moment où Peter embarque dans le taxi. Tout semble opposer les deux hommes, à commencer par la langue, même si au final ils finiront par se comprendre et se respecter. Les acteurs Kang-ho Song (The Host, Secret Reunion) et Thomas Kretschmann (Avengers: Age of Ultron) forment un duo incomparable grâce à leur jeu tout aussi incomparable. Plusieurs moments sont émouvants au cours de cette (més)aventure.

Thomas Kretschmann et Kang-ho Song sont Man-seop et Peter dans A Taxi Driver.

Assistant à la première nord-américaine de son long métrage présenté en clôture du Festival international de films Fantasia, le réalisateur séoulien Hun Jang (The Front Line, Secret Reunion, Rough Cut) s’est dit très curieux de voir de ses yeux comment le public montréalais allait réagir, d’autant plus que A Taxi Driver sortait le soir-même dans les salles de la Corée du Sud. De ce fait, peu de gens l’avaient visionné. Je ne peux que saluer l’audace de cet homme de 42 ans pour s’être approprié un sujet si délicat. Le public a chaudement applaudi à la fin de la projection.

L’oeil de la caméra de Peter, aussi banal peut-il paraître à première vue, était d’abord le témoin oculaire de l’oppression du pouvoir dominant sur la population dominée, avant de devenir ensuite le regard intermédiaire par lequel le reste du pays et le monde entier ont appris la vérité. La pellicule a aussi servi de mémoire pour que les générations suivantes apprennent, comprennent et se souviennent. Des images filmées par Jürgen Hinzpeter (le véritable reporter qui a fait cet aller-retour en enfer) ont été utilisées dans le montage final par Hun Jang. Une scène précédant le générique de fin nous montre d’ailleurs l’extrait d’une interview récente donnée par Hinzpeter. Il s’agit là d’un mot de la fin plus que pertinent.

À l’image initiale de Man-seob qui fait une boucle dans les cheveux de sa fille qu’il élève seule, une tête renfermant peut-être des pellicules, répond l’image finale de la boucle autour d’une boîte de biscuits, laquelle renferme les pellicules filmées par Peter. La boucle est bouclée, comme dirait l’autre. Qui plus est, en guise d’introduction chez Man-seob, un microcosme annonce les évènements à venir. Sa fille et son voisin du même âge se querellent et se donnent des coups. Cela représente, à une échelle moindre, les deux camps du soulèvement populaire de Gwangju qui se querellent et qui se donnent aussi des coups. La question n’est donc plus de savoir qui a tapé sur l’autre en premier, mais de savoir si cela vaut vraiment la peine entre semblables.

Thomas Kretschmann est Peter dans A Taxi Driver.

Bref, après Train to Busan, The Villainess et A Day, lesquels m’ont tous trois impressionné, A Taxi Driver est le quatrième de la Corée du Sud que je vois en deux années consécutives de couverture de Fantasia. Cela représente 17% des 24 critiques (à un visionnement près d’être 1/5!) que j’ai écrites pour TVQC. L’importance et la nécessité de ce film-ci sont telles qu’il va devenir un jalon important dans l’histoire d’un cinéma sud-coréen en plein essor. Il prouve au passage que le septième art peut être autre chose qu’un blockbuster signé Disney saturé d’effets spéciaux et que les protagonistes peuvent être autre chose que des superhéros. Aucun personnage ni spectateur ne pourra sortir indifférent de cet aller-retour dans l’enfer de Gwangju. Moi le premier.

Verdict : 9 sur 10

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Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Véritable cinéphile, Louis-Philippe Coutu-Nadeau est un scénariste-réalisateur-monteur qui a une cinquantaine de contrats à son actif en tant que vidéaste (mariages, captations d'événement, publicités, vidéoclips). Il s'occupe d'ailleurs de toutes les vidéos du concessionnaire Alix Toyota depuis juin 2013. Il a aussi été pigiste pour trois boîtes de production, soit le Studio Sonogram, VLTV Productions et Ikebana Productions. Sa filmographie personnelle présente pas moins d'une vingtaine de titres dont le film Khaos et la websérie Rendez-vous. Il possède un baccalauréat en études cinématographiques à l'UdeM et un baccalauréat par cumul de certificats à l'UQÀM (en scénarisation cinématographique, en création littéraire et en français écrit). Vous pouvez visionner son expérience contractuelle et son expérience personnelle sur son site officiel : www.lpcn.ca

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