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Ceux qui font les révolutions à moitié: ce film qui enrage la gauche étudiante révolutionnaire

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Dérangeant, polémique, ardu et lourd par moment, le dernier film de Mathieu Denis et Simon Lavoie, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau est une sorte d’ovni cinématographique qui risque de ne pas laisser indifférent le cinéphile initié tout comme ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’actualité politique et aux mouvements sociaux.

Ceux qui font les révolutions à moitié

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau

Bibitte cinématographique à la fois expérimentale et déconcertante, le film à la narration atypique multiplie les expérimentations tout en traitant de façon glauque du destin de quatre anciens militants étudiants qui persistent à mener leur révolution contre le capitalisme. Les quatre protagonistes incarnées par Charlotte Aubin, Laurent Bélanger, Emmanuelle Lussier-Martinez et Gabrielle Tremblay qui affiche sa transsexualité de manière décomplexée se livrent à une résistance contre la résignation révolutionnaire.

Le groupuscule vit dans un appartement souvent barricadé. Ils sont plongés dans une obscurité perpétuelle et s’y promènent généralement nus comme pour afficher leur pureté idéologique et antimatérialiste. Ils se livrent à des actions militantes parfois quasi banales comme uriner sur la vitre d’un restaurant chic ou parfois carrément terroriste comme incendier un petit commerce symbole de la gentrification. Les quatre comparses vivent quasiment en autarcie face au monde tels des ermites urbains et subviennent à leur besoin en se nourrissant dans les déchets ou en profitant du revenu que leur apporte les activités de prostitution du personnage incarné par Gabrielle Tremblay. Le quatuor maintient son engagement dans une pulsion qui relève carrément d’une forme de nihilisme révolutionnaire et d’urgence à donner un sens à leur vie, à faire vivre une flamme militante de manière désespérée et tragique aux fins funestes.

Ceux qui font les révolutions

Le film découpé en plusieurs actes de manière décousue présente les acteurs principaux dans des joutes orales et visuelles récitant des textes dans un style qui relève souvent davantage du théâtre que du cinéma. Le tout est régulièrement entrecoupé de films d’archives provenant tant du printemps 2012 que de périodes antérieures de l’histoire québécoise. Oui le film de Simon Lavoie et Mathieu Denis est un film exigeant, un film qui risque de perdre le spectateur moyen, celui qui n’est pas initié aux films de répertoire. L’expérimentation bien que volontairement lourde est par moment excessive comme si les réalisateurs tentaient de nous afficher leurs influences en pleine gueule parmi lesquelles Jean-Luc Godard ou Fernand Dumont sans qu’on en demande davantage. À force de chercher à impressionner on impressionne plus tant. Le film qui dure plus de trois heures souffre par moment d’un excès de longueurs. Il aurait d’ailleurs pu être plus court sans négliger son expérimentation histoire d’aller davantage droit au but tout comme il aurait été parfaitement adaptable pour le théâtre. Le film demeure pourtant troublant et ébranlera le spectateur prêt à se laisser porter par cette œuvre.

Primé en tant que meilleur film canadien lors de la dernière édition du Festival internationale de Toronto, le long métrage qui a reçu de nombreux éloges a eu tôt fait de rager les militants d’une certaine gauche radicale étudiante. Ainsi des affiches du film ont été arrachés et certaines ont subi des inscriptions haineuses. Quant aux artisans du film ils subissent leur lot de harcèlements de propos haineux et intimidants. On peut presque dire que la réalité rejoint la fiction imaginée par Mathieu Denis et Simon Lavoie puisque des militants d’extrême gauche commencent à ressembler étrangement aux protagonistes du long métrage parce qu’ils sont choqués par ce film…

On a par ailleurs aussi retrouvé une critique peu élogieuse du film de la part de l’ex porte-parole de la CLASSE, Camille Robert dans un texte paru sur le site Histoire Engagé et dans Le Devoir, intitulé « Militantisme par procuration ». Un collectif d’individus impliqués dans la CLASSE ainsi que diverses organisations étudiantes publiaient aussi un texte pamphlétaire contre le film titré de manière virulente « Ceux qui parlent des grèves à moitié ne font que répandre l’ignorance ». On peut comprendre leur frustration, mais ces critiques négligent une chose essentielle et c’est l’échec à moyen terme de la démarche révolutionnaire des groupes radicaux du mouvement étudiant de 2012. Mise à part éviter la hausse des frais de scolarité du gouvernement libéral et permettre l’arrivée très temporaire au pouvoir du Parti québécois, le mouvement étudiant ne sera pas parvenu à obtenir de gains significatifs. Le printemps 2015 qui axait ses revendications contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard se sera même révélé un échec quasi absolu laissant les gens en moyenne dans l’indifférence.

Ceux qui font les révolutions à moitié

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau

Le nier relève de l’aveuglement idéologique surtout de la part d’une historienne de formation telle que Camille Robert. Oui, on peut être en désaccord avec le misérabilisme présent dans le film, mais prétendre qu’il contexte mal le printemps étudiant de 2012, c’est carrément passer à côté des propos du film qui ne traite pas tant de cette période de l’histoire Québec, mais plutôt des suites d’un mouvement de revendication chez une bande de jeunes militants de la gauche radicale. C’est aussi refuser la réalité telle qu’elle est. L’œuvre de Mathieu Denis et Simon Lavoie aurait pu se dérouler dans le New York de l’après Occupy Wall Street, qu’elle aurait eu le même propos.

Les militants de la gauche radicale qui voient le film comme insultants ne devraient-ils pas se questionner sur les aboutissements de leurs luttes depuis 2012 au lieu de crier à l’indignation face à une fiction? Il faut d’ailleurs se rendre à l’évidence que depuis 2012, le mouvement militant étudiant est fragmenté et incapable de cohésion comme l’a montré l’échec de 2015 en multipliant des revendications parfois éparpillés et plus ou moins liées. C’est le peuple, objet fondamental de la lutte, qui paye le prix de ce manque d’unité et apparait de moins en moins se retrouver dans ces revendications dispersées qui créent elles-mêmes des tensions au sein des milieux militants de la gauche québécoise. L’avenir dira cependant à long terme qu’elles ont été les conséquences de la crise de 2012. Les réalisateurs n’étaient pas mal intentionnés et ils ont même présentée une transsexuelle et des relations lesbiennes sans complexe, pied de nez revendicateur en faveur de ceux qui luttent contre l’hétérosexisme et l’hétéronormativité.

Dans un entretien Mathieu Denis a ainsi affirmé à Nathalie Petrowski de La Presse à l’aube de la présentation du film au Festival international de film de Toronto : « Les étudiants du printemps érable se sont fait taper dessus par le monde adulte et celui des banlieues comme ce n’est pas possible. Mais si une société passe son temps à écraser l’idéalisme de sa jeunesse, qu’est-ce qui lui reste? ». Le film se veut ainsi un pamphlet contre l’indifférence et l’individualisme notamment via l’unité familiale de base que forme les quatre personnages.

Les réalisateurs montrent donc une certaine compassion à l’égard des revendications de la jeunesse militante de 2012 et ne pas le voir c’est encore une fois négliger son propos en prenant au pied de la lettre l’aspect tragique du destin de ses quatre protagonistes. Les réalisateurs manifestent ici contre un Québec qui se fragmente sur le plan identitaire et qui peine à trouver un sens à son destin collectif plongé dans les marasmes de la postmodernité et des affres du néolibéralisme. Les auteurs s’en prennent eux-mêmes à ce capitalisme individualisant qui a engendré une société de surconsommation contre laquelle les protagonistes cherchent à lutter à tout prix tels des Don Quichotte des temps modernes alors qu’ils subissent souvent le mépris et la condescendance d’une ribambelle de personnages secondaires. Les auteurs s’en prennent ainsi à la fois à l’aliénation de cette société néolibérale face à un groupuscule lui-même aliéné dans sa réclusion par sa propre cause. Ces propos nuancés sont sans doute l’une des forces de Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau.

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau

Ainsi, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau est un film par moment dérangeant, souffrant de longueurs et d’une expérimentation parfois si excessive qu’elle l’alourdit et apparait comme la démonstration d’un exercice de style qui peut paraitre par moment prétentieux. Le film risque tout de même de pousser ceux qui veulent y plonger à la réflexion et aux questionnements. Il pourrait leur tatouer la pensée durant un certain temps. Oui il risque de décourager de nombreux sceptiques et il indigne une frange de la gauche militante, mais n’a-t’il pas ainsi accomplis ses visées provocatrices?

Petite note : J’ai visionné ce film une semaine jour pour jour après le drame de Québec. Ce film m’a servi de réflexion thérapeutique dans ma quête de sens face aux évènements. J’y ai été touché à ma manière. Merci Mathieu Denis et Simon Lavoie, j’avais besoin d’un film comme le vôtre et il est tombé à point. Même si vous traitez de gauchistes radicaux, pour quelqu’un qui a côtoyé sans rien voir venir une autre forme d’extrémisme, votre propos peut très bien porter à réfléchir parce que j’ai toujours cette impression que c’était une pulsion nihiliste militante qui avait contribué à armer celui dont je ne prononcerai pas le nom.

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