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Judith Lussier et les femmes ne sont pas les uniques victimes des trolls

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Ce n’est un secret pour personne, nos médias aiment nous prévenir contre différents dangers, réels ou imaginaires.

Qu’il s’agisse d’une quelconque épidémie, d’une vague de crimes violents, d’une conspiration politique ou de terrorisme islamiste, rien n’est plus vendeur, en journalisme, que le danger. Or, ces jours-ci, on nous parle énormément d’une créature effrayante et féroce qui sévit exclusivement sur le web: le troll.

Troll face

Troll

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un troll ? Au sens strict, comme le sait toute personne fréquentant assidûment le web depuis un certain temps, le troll est une personne qui prend plaisir à créer des échanges tendus et irrespectueux en ligne, très souvent sous le couvert de l’anonymat, par des publications et des commentaires volontairement provocateurs et incendiaires. Pour qu’un troll perde de son pouvoir et de son efficacité, il suffit la plupart du temps de l’ignorer, d’où la populaire expression “Don’t feed the troll”, ce qu’on pourrait traduire par “N’alimentez pas le troll”, en français. Dans ce contexte, ne pas “alimenter” le troll signifie simplement qu’il ne faut pas lui accorder l’attention et l’importance qu’il recherche. Voilà qui devrait suffire à informer les néophytes.

Judith Lussier, Manal Drissi et autres

Or, depuis plus d’une semaine, on attribue à ces fameux trolls les départs fracassants et les sorties médiatiques empreintes d’émotion de plusieurs personnalités médiatiques, qui sont toutes à la fois femmes et féministes.

 Judith Lussier

En effet, Judith Lussier, Manal Drissi, Geneviève Petersen et quelques autres ont annoncé leur retrait du monde médiatique et des réseaux sociaux, tout en dénonçant la violence et le harcèlement dont elles seraient victimes, tout particulièrement sur le web. Au banc des accusés: l’antiféminisme et la misogynie. Ce serait parce qu’elles sont femmes et féministes que ces chroniqueuses et blogueuses subiraient du “trollage”. Celui-ci serait par ailleurs plus virulent et intense envers les femmes, a fortiori si elles affichent ouvertement des positions féministes.

Premièrement, il est indéniable que toutes ces femmes subissent leur lot de commentaires désobligeants et autres abus langagiers, en tant que personnalités publiques. C’est l’évidence même. L’anonymat et la liberté relatifs procurés par le web tendent à libérer des pulsions et des pensées qui sont loin d’être toujours jolies. Dès lors que l’on prend position publiquement sur le web, on s’expose malheureusement à la hargne et au dénigrement acharné d’individus n’ayant pas toujours les capacités mentales et intellectuelles nécessaires à un débat intelligent et rationnel.

Les entreprises médiatiques devraient-elles prendre des mesures pour endiguer le phénomène ? Probablement.

Là n’est pas le débat. On trouve plutôt des désaccords quant à la définition de ce qu’est un troll, ainsi que sur le caractère intrinsèquement et exclusivement misogyne et antiféministe du “trollage”. Puisque nous avons déjà défini ce qu’est un troll, plus haut dans ce texte, accordons-nous maintenant sur ce qu’il n’est pas.

Un troll n’est pas une personne exprimant poliment un simple désaccord avec une prise de position d’une personnalité publique. Ce n’est pas non plus être un troll que de se poser sincèrement des questions et demander des éclaircissements. Certains militants-chroniqueurs semblent considérer que ce n’est pas leur rôle de nous “éduquer gratuitement”. Or, lorsqu’on évoque soi-même des concepts et lorsqu’on prend position publiquement, il est somme toute normal d’avoir à s’expliquer, même de façon répétée. Cela peut certes être lassant, mais ce n’est pas complètement étranger au domaine du compréhensible, surtout lorsqu’on affiche un positionnement idéologique assez minoritaire, tout en faisant appel à des idées relativement nouvelles, selon une perspective “grand public”. Soulignons également, au passage, qu’il est ironique de ne pas vouloir “éduquer gratuitement” les gens, lorsqu’on est soi-même en faveur de la gratuité scolaire à l’université, à plus forte raison lorsqu’on oeuvre dans les médias, donc dans le domaine de l’information. Mais passons….

Éric Duhaime

Ensuite, contrairement à une croyance de plus en plus répandue, être homme et/ou blanc n’agit pas à la manière d’un bouclier magique protégeant le détenteur du “privilège blanc et/ou masculin” de toute insulte ou harcèlement, ni des sentiments que ceux-ci provoquent en l’être visé. Richard Martineau a reçu des menaces de mort sur le web et des excréments par la poste. Mathieu Bock-Côté a reçu de nombreux commentaires dégueulasses sur son physique. Éric Duhaime est la cible constante d’insultes. Même Simon Jodoin, qui est pourtant loin d’être un porte-parole enthousiaste de la droite conservatrice, est fréquemment dénigré, tant pour ses propos que pour son apparence physique. Nous pourrions aussi nommer d’autres hommes bien moins connus, et donc bien moins en mesure de se défendre, ayant subi des comportements analogues.

Il ne s’agit pas ici de pleurer sur le sort des pauvres hommes blancs, mais de constater que le “trollage” et le harcèlement, virtuel ou autre, sont très loin de viser uniquement les femmes qui prennent position en faveur du féminisme intersectionnel. (Notons que Judith Lussier se fait également traiter de “white feminist”. Allez comprendre !). Il s’agit d’une réalité directement observable et facilement concevable. Il est donc surprenant de voir des personnes intelligentes s’employer à la nier ou à faire valoir que les insultes reçues par des individus appartenant à tel ou tel groupe font moins mal, en raison d’un concept magique de “privilège” qu’elles sont incapables d’expliquer concrètement, plus souvent qu’autrement.

White Feminism

D’ailleurs, rappelons que bien des féministes non-intersectionnelles, aussi appelées “féministes blanches” et “trans-exclusive radical feminists” (TERF) sont les cibles permanentes d’attaques ultra-violentes en provenance d’alliés virtuels de celles qui se plaignent pourtant de subir un traitement similaire. Non, les trolls ne sont pas au service d’une seule idéologie et aucune formule magique intersectionnelle, telle que “pouvoir institutionnel”, “mansplaining” ou “privilège blanc”, ne pourra changer les réalités que nous venons d’aborder. Une insulte reste une insulte et elle blesse toujours, peu importe qui en est la cible. Lorsqu’une féministe non-intersectionnelle est qualifiée de “grosse” et d'”affreuse” par un homme qui se dit “pro-féministe”, il y a de quoi s’interroger sur les motivations réelles du féminisme qu’il épouse.

internet-troll
Évidemment, les invectives reçues par un camp n’excusent en rien celles essuyées par le camp adverse. Nous ne voulons pas faire appel au sophisme de la double faute. Tout le monde gagnerait à ce que les échanges en ligne se civilisent et à ce que les débats y soient dépourvus de harcèlement. Même l’auteur de ces lignes a appris à la dure que les joutes virtuelles trop acerbes sont rarement bénéfiques pour qui que ce soit. Cependant, il n’est pas plus utile d’ériger des monopoles victimaires, ni de sous-entendre que la violence d’un groupe est plus vertueuse que la violence d’un autre groupe, “because oppression”. Un être chétif peut envoyer son adversaire au tapis d’un seul coup de poing, s’il frappe au bon endroit. De la même manière, la violence verbale ne nécessite aucun pouvoir institutionnel pour être dotée d’une capacité de destruction.

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Evan J. Demers

Evan J. Demers

Né à Montréal, en 1985, je suis titulaire d'un baccalauréat de l'Université du Québec à Montréal en Animation et Recherche Culturelles. Je suis aussi et surtout chanteur métal, parolier, passionné de musique, de culture populaire, de politique, d'enjeux sociaux et d'humanité.

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