Endzeit (Ever After) – Critique du film de Carolina Hellsgård

Au royaume des aveugles, seules les femmes borgnes sont reines...

4 septembre 2018 0 Par Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Mise à jour: 4 septembre, 2018 @ 19:39

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Endzeit (Ever After)

Le 21 août dernier, je suis tombé sur l’annonce d’un film de zombies allemand qui promeut la féminisation des principaux membres de sa distribution et de son équipe technique. Cela cochait déjà toutes les cases d’un projet ambitieux/audacieux qui allait attirer mon attention. C’est la raison pour laquelle j’ai remué ciel et terre pour le visionner et mes efforts ont porté fruit : j’ai vu Endzeit (Ever After) une dizaine de jours avant sa première mondiale au TIFF prévue le 7 septembre 2018. Est-ce que le résultat se montre à la hauteur de tant d’attentes et d’efforts? O doch!

Maja Lehrer (Eva) et Gro Swantje Kohlhof (Vivi) dans Endzeit (Ever After).

Endzeit (Ever After)

Deux. C’est d’abord depuis ce nombre d’années que la race humaine décimée souffre d’une infection virale. Deux. C’est ensuite le nombre de villes qui parvient à résister à cette zombification à l’échelle planétaire. Il s’agit de la commune d’Iéna (Jena en allemand) et de la ville de Weimar. Deux. C’est finalement le nombre de protagonistes que nous accompagnons durant 90 minutes. Vivi (Gro Swantje Kohlhof), une jeune femme intravertie de 22 ans, et Eva (Maja Lehrer), une jeune femme extravertie de 26 ans, quittent leur calvaire weimarois à bord d’un train automatisé en route pour un aller simple vers le paradis iénois. Elles désenchantent vite au moment où le train s’arrête à mi-chemin du trajet de 22 kilomètres, au beau milieu d’un no man’s land sylvestre des plus sauvages.

Ce second long métrage de Carolina Hellsgård (Wanja en 2015) fait la part belle aux revendications féministes et écologiques, lesquelles tentent de conscientiser la population lobotomisée par de vieilles mentalités désuètes. La réalisatrice de 41 ans a su s’entourer de collaboratrices talentueuses, à commencer par les deux têtes d’affiche (Gro Swantje Kohlhof et Maja Lehrer) qui forment ici un duo captivant, bien que, à première vue, tout semble opposer leurs personnages respectifs. Vivi réparait des appareils photos volés sur eBay, tandis qu’Eva a toujours caressé le rêve de devenir photographe. Elles étaient donc destinées à s’unir. À noter que, dans la vraie vie, Iéna est reconnue mondialement pour son développement économique qui tourne autour de la production de lentilles destinées aux appareils photo et aux caméras. Qui plus est, je tiens à applaudir le travail de la directrice de la photographie Leah Striker qui, de l’incipit au générique final, démontre son savoir-faire grâce à une mobilité de la caméra capable d’immortaliser à merveille les paysages de la Thuringe.

Endzeit (Ever After)

Ce buddy movie réinventé arrive à propos à une époque où le mouvement de contestation (féminine) contre le harcèlement (masculin) au travail défraie les manchettes quotidiennes. De #MeToo aux États-Unis à #BalanceTonPorc en France, en passant par de nombreux hashtags alternatifs aux quatre coins du globe, les victimes ont pris le micro via les réseaux sociaux afin de briser le silence. Avec son dernier-né, Hellsgård n’a pas ressenti le besoin de glorifier l’érotisme du corps féminin ou l’héroïsme du corps masculin : le sexe habituellement fort a perdu en puissance, là où le sexe habituellement faible en a gagné. Il porte d’ailleurs à l’écran le roman graphique éponyme d’Olivia Vieweg (publié en 2012 et disponible en ligne ici) qui a elle-même signé un scénario abouti alternant entre scènes de lyrisme et scènes d’épouvante.

 ZDF/Arte/ Grown Up Films/kinderfilm GmbH

Le scénario abouti alternant entre scènes d’épouvante…

Bref, Endzeit (Ever After) évite ces prévisibilités et ces répétitions si fréquentes dans le sous-genre surexploité qu’est le film de zombies. Est-ce qu’une seule entreprise cinématographique peut suffire à faire évoluer les mentalités quant à la place accordée à la gent féminine dans les différents corps de métier de l’industrie? Certainement pas, quoiqu’elle représente une pierre angulaire ajoutée à l’édifice de leur émancipation créatrice. Son message reste d’actualité, tel un avertissement anticipatoire, en dépit du fait qu’aucun repaire chronologique ne situe son histoire dans l’Histoire, ce qui force l’aiguillon à pencher davantage du côté de la science que de la fiction. Il faut dire que la volonté insurrectionnelle de tout conjuguer avec le pronom personnel sujet « elles » ne manque pas de couilles, au sens propre comme au sens figuré!

Verdict : 8 sur 10

Endzeit

… et scènes de lyrisme.