2001: A Space Odyssey en IMAX – Critique du film de Stanley Kubrick

Une expérience HAL-lucinante destinée aux férus du septième art voulant s’élever en apesanteur jusqu’au septième ciel!

12 septembre 2018 2 Par Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Mise à jour: 12 septembre, 2018 @ 20:52

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Je vous préviens d’emblée : cette critique ne tarira pas d’éloges envers 2001: A Space Odyssey réalisé par Stanley Kubrick en 1968. Ce chef-d’œuvre monumental célèbre cette année son jubilé et j’ai eu la chance, voire l’honneur, de le visionner en IMAX lors d’une ressortie en salle jubilatoire. Je ne pouvais pas manquer cette expérience qui brillera par son unicité chaque fois que je repenserai à la soirée du 5 septembre 2018, crépuscule au cours duquel j’ai redécouvert sur un écran majuscule un classique tout aussi majuscule à l’abri d’une ridicule canicule. Critique.

Frank Poole (Gary Lockwood) et Dave Bowman (Keir Dullea) en avant-plan, tandis qu’en arrière-plan l’ordinateur sentient HAL 9000 (voix de Douglas Rain) surveille leurs mouvements labiaux.

Loin de moi l’intention de prétendre à l’exhaustivité en me mesurant au 2001 de Kubrick. Je crois qu’il a fait à la fois rouler assez de cerveaux, crouler assez de théories et couler assez d’encre à seule fin de décortiquer chaque image, chaque son et chaque silence. Ces cerveaux, membres haut placés de l’élitisme culturel, ont contribué à son statut de culte. Je considérerais toute tentative d’analyse supplémentaire de mon cru (j’ai déjà essayé par le passé!) comme un acte quasi blasphématoire tellement tout a été écrit, et de merveilleuse façon. Je me contenterai donc ici de développer les raisons pour lesquelles je considère 2001 comme la pierre angulaire du cinéma d’auteur à grand déploiement, toute année, tout genre et tout pays confondus, en plus de vous énumérer un certain nombre d’informations incontournables.

J’éprouve un immense respect vis-à-vis du poème avant-gardiste signé Kubrick depuis mes études au Cégep de Saint-Hyacinthe (en arts et lettres : option cinéma), surtout lorsque je l’ai choisi pour les besoins d’un travail de fin de session, destiné au cours Histoire du Cinéma et Analyse de Films, qui vaut maintenant à peine le coup d’œil d’un professeur. C’était le 14 décembre 2004. J’ai toutefois été frappé par un coup de foudre dont je ne me suis jamais vraiment remis, que ce soit pour une approche novatrice d’une science-fiction pour adultes, des effets spéciaux étourdissants n’ayant pas pris une ride, un recours à des partitions classiques désormais indissociables au film, un souci du détail quant à la fabrication de décors et de maquettes réalistes, des interprétations plurielles (symbolique, philosophique, homérique) ou encore l’audace de privilégier le silence plutôt que les dialogues.

Les planètes se sont alignées afin que je puisse visionner 2001 autrement que sur DVD. Pendant que les uns allaient voir du bonbon québécois (1991 ou La Chute de l’empire américain) et les autres du pop corn états-unien (Mission: Impossible – Fallout ou Mile 22), mon ami et moi-même voulions faire vibrer notre fibre nostalgique. L’intermission nous a d’ailleurs permis d’échanger avec un spectateur non-fumeur assis dans la rangée d’en avant. Un échange riche en arguments constructifs entre ce quinquagénaire qui l’a vu à la télévision sur les ondes de PBS et deux trentenaires qui l’ont découvert dans le cadre de leurs passage estudiantin.

Quatre décennies en avance, 2001: A Space Odyssey a prédit l’invention de l’iPad et l’incommunicabilité entre les gens.

Je me dois de parler des couilles kubrickiennes (!) au sens figuré et non au sens propre. Après deux comédies noires ayant suscité la polémique, soit Lolita en 1962 et Dr. Strangelove en 1964, tout le monde savait qu’il fallait surveiller le prochain titre du cinéaste, quoique nul ne s’attendait à une telle révolution. Il est à noter le contexte historique de 2001 situé en pleine guerre froide, alors que les États-Unis et l’Union soviétique jouaient du coude pour savoir qui allait sortir victorieux de la conquête de l’espace. Si le cosmonaute russe Youri Gagarine a été le premier homme à effectuer un vol spatial le 12 avril 1961, c’est à l’astronaute américain Neil Armstrong que revient le premier pas sur le sol lunaire le 21 juillet 1969. Un an après la sortie de 2001.

Rares sont les entreprises cinématographiques qui peuvent miser moins sur une distribution surestimée que sur une contribution sous-estimée. 2001 appartient à cette dernière catégorie. Keir Dullea, Gary Lockwood, William Sylvester ou Douglas Rain : aucun de ces noms n’étaient une valeur sûre. 2001 se veut également le premier long métrage à créer une bande originale à partir d’airs de musique classique. Au menu, il y a Richard Strauss (ouverture d’Ainsi parlait Zarathoustra), Johann Strauss II (Le Beau Danube bleu), György Ligeti (extraits de Requiem, Atmosphères et Lux Æterna) ainsi qu’Aram Khatchatourian (adagio du ballet Gayaneh).

Qu’est-ce que le monolithe, sinon un point d’interrogation qui refuse de se transformer en un point d’exclamation? La quadruple présence du parallélépipède noir, utilisé comme fil d’Ariane entre les segments principaux, semble dépositaire de la conscience d’une entité supérieure (démiurgique et/ou extraterrestre). Il suscite encore aujourd’hui une controverse incoercible quant à sa raison d’être. Futile ou utile? Comment expliquer la scène finale se déroulant dans une pièce hermétiquement fermée et décorée à la Louis XVI comme au 18e siècle? La réponse se situerait au niveau de l’habillage sonore où certaines voix bizarres et râles humains laissent sous-entendre que Bowman est sujet à des expérimentations par une civilisation avancée.

Le Vickers-Armstrong Engineering Group a construit une énorme centrifugeuse au prix de 750 000 dollars. Son poids : 30 tonnes. Son diamètre : 11,59 mètres de diamètre. Sa vitesse maximale de rotation : 4,8 km/h.

Voici, pêle-mêle, une huitaine de faits intéressants au sujet de 2001 :

• Le scénario est né d’une collaboration entre Kubrick et l’écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke en s’inspirant entre autres de l’une de ses nouvelles. The Sentinel est un texte de 4 000 mots rédigé d’abord en 1948 pour un concours de contes de Noël, parrainé par la BBC, et publié ensuite en 1951 dans le magazine éphémère 10 Story Fantasy.

• 106 personnes hautement qualifiées et dévouées ont collaboré parmi lesquelles 20 spécialistes en effets spéciaux et 35 décorateurs de plateau. 16 000 plans ont été nécessaires pour créer les 205 scènes à effets spéciaux, et ce, à l’aide d’un budget revu à la hausse de 10,5 millions de dollars.

• À l’image d’un fémur lancé en l’air au ralenti dans le ciel diurne, répond celle du vaisseau Orion III flottant en apesanteur sur un fond étoilé. Il s’agit du plus célèbre raccord de mouvement (match cut) de l’histoire du cinéma. Cela permet un saut temporel (4 millions d’années) comme un saut spatial (du sol terrestre à 300 kilomètres au-dessus de l’Équateur), sans compter un saut d’échelle entre les deux objets (passant de quelques centimètres à plusieurs mètres). Ce raccourci narratif vertigineux résume à lui seul les progrès techniques de l’humanité depuis la préhistoire jusqu’à l’ère de l’exploration spatiale.

2001 n’a que 46 minutes de dialogue sur un total de 139 minutes, ce trois quart d’heure ne se retrouvant ni pendant ses 25 premières minutes ni pendant ses 23 dernières. Comme quoi l’infiniment grand d’une musique classique pèse autant dans la balance que l’infiniment petit d’un silence sépulcral.

Daisy Bell est chanté par HAL 9000 au moment de sa désactivation. Historiquement parlant, il s’agit de la première mélodie reproduite en synthèse vocale par un ordinateur, plus précisément un IBM 7094, en 1961. Comble des coïncidences s’il en est une (Arthur C. Clarke le certifie par l’affirmatif) : le prénom HAL correspondrait au décalage alphabétique des lettres IBM.

2001 proposait en Technicolor et en Super Panavision 70 ce que la télévision diffusait depuis 1962 en noir et blanc avec un rendu de piètre qualité.

• Il y a bien, à petite échelle, un avant et un après 2001 dans la filmographie de Kubrick, au même titre qu’il y a, à grande échelle, un avant et un après 2001 dans l’histoire du septième art. La preuve : il a énormément inspiré des cinéastes tels que Christopher Nolan (Interstellar pour le choix délibéré d’établir le trou de ver dans le voisinage de Saturne, planète où devait se situer la Porte des étoiles avant que la recréation de ses anneaux soit impossible), Alfonso Cuarón (Gravity pour le corps à la dérive dans l’océan galactique), George Lucas (Star Wars pour l’entrée en vitesse-lumière qui rappelle le seuil de la Porte des étoiles), James Cameron (Terminator pour la rébellion de la créature robotique face à son créateur humain).

• Un prologue explicatif où apparaissaient tour à tour 21 sommités internationales (scientifiques, théologiens, astronomes, philosophes), plusieurs scènes de la vie quotidienne sur la Station Spatiale 5 et sur Discovery One et un commentaire en voix off n’ont pas survécu à la guillotine du montage.

J’ai remarqué qu’un plan du monolithe dans la section « The Dawn of Man » est le miroir d’un plan du monolithe dans la section « Jupiter and Beyond the Infinite ». Coïncidence? Vu sous cet angle, j’en doute fortement.

Voici trois interprétations possibles que j’affectionne particulièrement :

Lecture symbolique

Le vaisseau Discovery One ressemble à un spermatozoïde géant en route vers une sorte de renaissance. C’est d’autant plus pertinent que l’ensemble du film repose sur des lignes courbes féminines (planètes, lunes, Soleil, orbites, Station spatiale 5, œil de HAL 9000, capsule extravéhiculaire qui a elle-même l’apparence d’un œil) et des lignes droites masculines (monolithe, alignement planétaire, vaisseau Discovery One), ce qui suggère un accouplement en cours et un accouchement à venir.

Lecture philosophique

2001 s’ouvre sur un mythe cosmogonique (dont un prologue « monolithement » noir de trois minutes au son d’Atmosphères) et se ferme sur un mythe eschatologique, le tout au son des premières notes fracassantes du poème symphonique Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss composé en 1896. Les érudits savent que cet hommage s’inspirait librement du poème philosophique éponyme de Friedrich Nietzsche publié entre 1883 et 1885. Nietzsche y affirmait que l’homme est une corde tendue entre l’animal et le Surhomme, autrement dit une corde au-dessus d’un abîme. Cela rehausse davantage l’importance de la tribu d’Australopithèques et le fœtus astral.

Lecture homérique

De par le sous-titre A Space Odyssey qui renvoie à l’Odyssée d’Homère, Kubrick ne camoufle pas une lecture homérique. Le patronyme de Dave Bowman signifie « l’homme sagittal » (Ulysse est un archer), HAL 9000 est un antagoniste à un œil (Ulysse affronte un cyclope) et le vaisseau en forme de flèche se lance en ligne droite dans un périple vers l’inconnu d’où il ne peut que revenir transformé. À noter que HAL 9000 s’appelait initialement Athéna (en référence à la protectrice d’Ulysse) dans un scénario initialement intitulé Journey Beyond the Stars.

Kubrick l’a lui-même confirmé : « Une odyssée de l’espace peut être comparée, d’une certaine façon, à l’Odyssée homérique. L’idée nous est venue que pour les Grecs, l’immensité de l’océan devait représenter le même mystère et la même distance que ce que représente l’espace pour notre génération, et que les îles lointaines visitées par les fabuleux personnages d’Homère ne leur paraissaient probablement pas plus lointaines que les planètes, où nos astronautes poseront bientôt les pieds, ne le sont pour nous. »

Rien de moins que le plus célèbre raccord de mouvement (match cut) de l’histoire du cinéma qui survient peu après le premier meurtre fraternel de l’histoire de l’humanité.

Bref, depuis un demi-siècle, 2001: A Space Odyssey maintient les cinéphiles dans son orbite en restant sans égal dans sa propension à l’authenticité. Kubrick voulait créer une expérience subjective qui frappe le spectateur à un niveau de conscience intérieur, comme la musique ou la peinture. Il a réussi. Cette nouvelle version n’a pas fait l’objet d’une restauration comme d’autres films numérisés et nettoyés (exit la poussière, les rayures, les sautes), mais d’un tirage à partir du négatif original en 70mm afin d’obtenir des conditions de projection semblables à celles de l’époque. Christopher Nolan l’a présentée à Cannes le 13 mai dernier avant qu’elle traverse l’Atlantique et prenne l’affiche au Cineplex Forum. J’en bave encore une semaine plus tard. C’est pourquoi je juge que le résultat mérite le sceau d’œuvre d’art plus référentielle que référencée, en ce sens qu’il regorge de trouvailles visuelles et sonores invitant à la contemplation. Quiconque se frotte à une pareille lampe ne peut qu’en faire jaillir tout le génie créatif. Deux mille et un mercis, Stanley Kubrick.

Verdict : 11 sur 10

P.S.: J’ose espérer que le Barry Lyndon de Kubrick aura droit à un traitement semblable dans 7 ans…

La Porte des étoiles, une séquence expérimentalement trippante de 10 minutes, a été rendue possible grâce à l’effet slit-scan de Douglas Trumbull.