De l’autre côté du vent – Critique du film Netflix d’Orson Welles

Welles done for this masterpiece bigger than big screen!

2 novembre 2018 0 Par Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Mise à jour: 2 novembre, 2018 @ 21:37

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Jamais je n’aurais osé écrire Netflix et Orson Welles dans la même phrase. C’est pourtant grâce à un investissement du premier (un chèque providentiel de 5 millions de dollars!) que l’un des films inachevés du second fait l’objet d’une véritable exhumation, tantôt sur grand écran dans le cadre de festivals (la première mondiale s’est déroulée le 31 août 2018 durant la 75e édition de la Mostra de Venise), tantôt sur les petits écrans aux quatre coins du globe via le site du géant de la VOD. En effet, 48 ans après son premier tour de manivelle et 33 ans après le décès de son géniteur de génie, The Other Side of the Wind (De l’autre côté du vent en VF) voit enfin le jour. De quoi réjouir plusieurs aficionados de la planète-cinéma.

John Huston, Orson Welles et Peter Bogdanovich durant le tournage du documenteur The Other Side of the Wind.

Résumé : Un vieux réalisateur, Jake Hannaford (John Huston) fait son come-back à Hollywood après plusieurs années d’exil en Europe. Il est en train de finir un nouveau film avec lequel il veut mettre au défi, sur le terrain, « toute la palette du jeune cinéma américain, depuis les cinéphiles mélancoliques jusqu’à Andy Warhol ». Une fête est organisée en son honneur dans son ranch par tout le gratin hollywoodien à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire. Cette soirée se terminera par la mort du réalisateur au volant de la voiture de sport qu’il voulait offrir à Brooks Otterlake (Peter Bogdanovich), son acteur favori. Aléa du destin ou suicide déguisé?

La genèse d’un tournage maudit

Il faut remonter jusqu’en mai 1937 pour mettre le doigt sur le moment où Welles, 22 ans, a eu l’idée de départ de ce qui allait devenir son chant du cygne 80 ans plus tard. Le futur réalisateur de Citizen Kane (1941) avait été choisi pour enregistrer le commentaire du documentaire The Spanish Earth écrit par Ernest Hemingway, 37 ans. Ils se sont rencontrés en studio et se sont liés d’une amitié toute paternelle au point où le futur auteur du roman The Old Man and the Sea (1952) lui a inspiré l’histoire d’un homme de lettres en pleine crise et obsédé par un jeune toréador. Cette prémisse l’a accompagné durant près d’un quart de siècle.

Oja Kodar, croate de nationalité et scénariste de profession, a apporté sa contribution au projet de Welles avec qui elle a partagé sa vie de 1962 à 1985. C’est à elle que revient le mérite de transformer le personnage d’homme de lettres en metteur en scène afin d’y glisser un sous-texte coup de poing sur l’état du Hollywood d’alors, autrement dit d’en faire une satire expérimentale qui racontera tant l’agonie de l’ère des studios que l’émergence d’une contre-culture motivée à ébranler les colonnes du temple. Kodar allait également tenir le premier rôle féminin dans son plus simple appareil au grand dam du département des costumes. Si Hemingway s’est enlevé la vie le 2 juillet 1961 à l’aide d’une arme à feu, l’impact du coup fatal a résonné longtemps dans la tête du réalisateur jusqu’à ce qu’il décide, tel un hommage à celui qui était de 15 ans son aîné, que ce jour et ce mois deviendraient la date fatidique à laquelle renvoie la temporalité de son récit centré sur Hannaford. Fait intéressant : durant le party, l’acteur George Jessel (jouant son propre rôle) surnomme le protagoniste « le Hemingway du cinéma ».

Le 23 août 1970 marque le jour où Welles a enfin immortalisé les premières images dans sa maison louée de Beverly Hills. Ce qui ne devait être qu’un tournage de deux mois s’est étalé par bribes sur six ans jusqu’en janvier 1976. Artiste exceptionnel quoique mauvais gestionnaire, Welles s’est vite retrouvé à court de ressources financières en dépit de l’investissement de son salaire de 150 00 dollars touché pour sa participation dans Treasure Island (1972). Il a même dû, par l’intermédiaire de la productrice française Dominique Antoine, se résigner à accepter l’investissement supplémentaire de 150 000 dollars de Mehdi Bushehri, beau-frère du shah d’Iran et patron de la société Les Films de l’Astrophore. Le tournage a repris de plus belle en janvier 1974 avec John Huston désormais ajouté à l’aventure. À la chute du monarque le 11 février 1979, évènement qui a marqué tant la fin de l’empire iranien que l’instauration de la république islamique, tout le matériel filmé est resté bloqué en raison d’un différend monétaire.

Voilà ce qui concerne la gestation douloureuse de ce tournage maudit.

Également créditée en tant que coscénariste, Oja Kodar est l’actrice du film fictif de Jake Hannaford dans le film réel d’Orson Welles, tous deux intitulés The Other Side of the Wind.

La parenthèse d’un montage interdit

Qui est parvenu, en 2014, à trouver une échappatoire à ce cul-de-sac économico-juridique vieux de quatre décennies? Un quatuor d’hommes issus du milieu : Frank Marshall (producteur américain), Filip Jan Rymsza (producteur polonais), Jens Koethner Kaul (producteur allemand) et Peter Bogdanovich (réalisateur américain). Ils ont mis fin aux tergiversations, obtenu les droits et relancé la postproduction. Comment expliquer cet exploit inespéré? Ils ont joué la carte de la neutralité auprès des ayants droit, en l’occurrence Oja Kodar (femme de Welles), Beatrice Welles (fille de Welles) ainsi que Françoise Widhoff (actuelle dirigeante chez Les Films de l’Astrophore).

Les 1 083 bobines, remisées sur huit palettes depuis presque quatre décennies dans un entrepôt de Bagnolet, ont fait le voyage de la banlieue parisienne à Los Angeles. Ces négatifs originaux ont été captés sur divers supports (35mm, 16mm et 8mm) tant en couleurs qu’en noir et blanc. En Californie se trouvaient déjà 42 minutes montées et volées par Welles à l’époque dans le but de les mettre en sûreté, utilisées ensuite dans le résultat final de 122 minutes, ce qui correspond à 34% de la durée totale. Les 66% restant ont été confiés au monteur Bob Murawski (The Hurt Locker, la trilogie Spider-Man). Le maître-mot : respecter à la lettre les intentions artistiques de l’auteur en se basant sur 48 pages de notes détaillées et une douzaine de versions du scénario.

Entre le 7 mai et le 6 juillet 2016, ils ont essayé de récolter la somme d’un million de dollars en ayant recours à une campagne de financement participatif sur Indiegogo. Malgré la générosité de 2 859 donateurs (parmi lesquels J.J. Abrams, Clint Eastwood, Steven Soderbergh, Wes Anderson ou Sofia Coppola), ils n’ont ramassé que 406 605 dollars (40%) de l’objectif visé. À noter qu’en 2013 le long métrage Veronica Mars avait été entièrement financé grâce à 91 585 donateurs de Kickstarter qui ont versé 5,7 millions de dollars (285%) pour un objectif initial de 2 millions de dollars. Fort heureusement, le 13 mars 2017, Netflix est arrivé dans le décor pour veiller à la restauration de la pellicule et la finalisation du montage.

Voilà ce qui concerne l’accouchement douloureux de ce montage inédit.

Orson Welles, Peter Bogdanovich et Joseph McBride durant le premier jour de tournage du documenteur The Other Side of the Wind le 23 août 1970.

L’exégèse d’un résultat inédit

Le caractère autobiographique est indiscutable, même si Welles a déjà affirmé le contraire, ne serait-ce que par le retour en sol natal d’un Américain après un séjour de plusieurs années en sol européen. Cela fait écho au parcours du réalisateur qui, suite aux retouches d’Universal pour Touch of Evil (1958), sa dernière production hollywoodienne, s’est tourné du côté de l’Europe à la fin des années 50. Idem pour le parcours de Hannaford. Du point de vue des deux hommes, Hollywood a amorcé un virage de 180 degrés à cause de la relève qui revendique rien de moins qu’une indépendance absolue face aux majors. Soit dit en passant, si le temps a fait de John Huston le réalisateur (The Maltese Falcon, The Treasure of the Sierra Madre, Key Largo, The African Queen, Moby Dick) quelqu’un de nettement plus populaire que John Huston l’acteur (Chinatown, The Cardinal), il va sans dire qu’il cochait toutes les cases pour décrocher le rôle-titre d’un cinéaste septuagénaire. Un parfait alter-ego.

S’il est un conseil avisé que je puisse donner aux quelques 137 millions d’abonnés de Netflix, c’est de visionner They’ll Love Me When I’m Dead de Morgan Neville (autre exclusivité sortie le 2 novembre) en premier lieu et The Other Side of the Wind en second lieu. Pourquoi? Parce que ce documentaire revient sur les 15 dernières années de la vie de Welles, soit du premier clap de sa création au dernier souffle de ce créateur. Neville, récipiendaire d’un Oscar pour 20 Feet from Stardom en 2014 et collaborateur avec Netflix pour Keith Richards: Under the Influence en 2015, nous sert ce dessert en guise de complément pour un programme double. Après tout, ne sied-il pas de replacer le contexte historique particulier de ce film posthume qui mélange un esthétisme tantôt de cinéma-vérité à la John Cassavetes (pour les scènes où l’on assiste à la fête de Hannaford), tantôt d’art et d’essai à la Michelangelo Antonioni (pour les scènes où l’on assiste à la mise en abyme de la projection)?

Bref, The Other Side of the Wind bouillonne d’idées jadis originales qui auraient pu rester à l’état d’arlésienne brouillonne sans la prise en charge miraculeuse de Netflix. Le résultat vaut le coup d’œil à condition de porter les lunettes d’un historien conscient de s’asseoir devant un objet sacré ayant perdu de son cachet innovateur au fil du temps, soit un demi-siècle après sa mise en chantier. Le montage extrêmement découpé n’est pas sans rappeler l’esthétisme des films d’action contemporains. Un grand merci à la Mostra de Venise pour cette visibilité, quoiqu’il soit dommage que la 71e édition du Festival de Cannes (du 8 au 19 mai 2018) ne l’ait pas entendu de cette oreille, préférant bouder la plateforme qui gagne pourtant en qualité et non seulement en quantité. Je suis ravi que ce documenteur (il s’agit bien de cela dans la mesure où la complexité de la fiction prend les atours d’un faux documentaire) n’ait pas subi le même sort que Don Quichotte et It’s All True, deux autres titres wellesiens non terminés, comme quoi le temps verbal du futur proche ne se conjuguera jamais avec aucune de ses entreprises cinématographiques. Quiconque s’attend au perfectionnisme de Citizen Kane ou à un quelconque divertissement digne de Disney devrait toutefois passer son tour…

Lien Netflix du documentaire They’ll Love Me When I’m Dead : https://www.netflix.com/title/80124722
Lien Netflix du film The Other Side of the Wind : https://www.netflix.com/title/80085566

Verdict : 8 sur 10

Les boitiers comprenant les bobines du documenteur The Other Side of the Wind sont restés entreposés plus de quatre décennies.


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