The Irishman – Critique du film Netflix de Martin Scorsese

Quand de grosses pointures aux grosses jointures nous offrent la version mafieuse des Expendables!

29 novembre 2019 0 Par Louis-Philippe Coutu-Nadeau

Mise à jour: 1 décembre, 2019 @ 14:03

The Irishman. Non, il ne s’agit pas d’un superhéros bédéesque méconnu du grand public. Martin Scorsese n’aurait jamais, au grand jamais, osé assurer la réalisation d’une telle adaptation comme en attestent ses propos récents dans l’actualité cinéma. Un résultat à la hauteur des attentes? Au grand jamais non plus, compte tenu que la principale image que je retiens de ce soi-disant chef-d’oeuvre est l’heure tardive affichée sur mon cellulaire…

THE IRISHMAN

THE IRISHMAN

The Irishman met en vedette la sacro-sainte Trinité du film de gangsters des années 70, 80 et 90 : Robert De Niro, Al Pacino et Joe Pesci. Tous âgés entre 76 et 80 ans, ils ont répondu présent au party de retrouvailles organisé par Scorsese qui rêvait depuis une décennie d’immortaliser en film la vie du tueur à gages Frank Sheeran, alias The Irishman, lequel s’est autoincriminé avant sa mort en 2003 (dans le livre I Heard You Paint Houses de Charles Brandt) de la disparition de Jimmy Hoffa en 1975. S’il s’agit d’une neuvième collaboration avec De Niro (qu’il connaît depuis l’adolescence) ainsi qu’une quatrième avec Pesci (sorti de sa retraite après plusieurs refus), il est à noter que le réalisateur new-yorkais de 77 ans dirige Pacino pour la toute première fois. Dommage que ce soit ici et maintenant. Harvey Keitel complète cette distribution tant fantastique que fantasmatique, dans un rôle beaucoup trop secondaire selon moi, lui qui n’avait pas tourné pour Scorsese depuis The Last Temptation of Christ en 1988, à cette époque révolue où le cinéma n’était pas l’ombre de lui-même…

Les chiffres de ce 25e long métrage de fiction repoussaient toujours plus haute la barre des attentes : un scénario de 400 pages, un budget considérable de 159 millions de dollars, une durée de 209 minutes (3h29, soit deux films bout à bout!), un tournage de 108 jours entre le 29 août 2017 et le 6 mars 2018, 309 scènes, 117 locations, 9 caméras utilisées, j’en passe et des meilleurs.

Étant donné que les studios ne s’arrachaient guère le scénario de Steven Zaillian (Schindler’s List, Gangs of New York, American Gangster), il fallait quelqu’un d’audacieux pour que le mirage zaillianien devienne un miracle scorsesien. Qui d’autre que le géant Netflix pour permettre à ce rêve inespéré de voir le jour, et ce, dans le contexte encore plus inespéré d’une totale liberté créatrice? Il va sans dire que la célébrissime plateforme de streaming mise sur cette exclusivité susceptible de freiner l’élan de Disney+ qui tire la couverture (médiatique) de son côté depuis son lancement le 12 novembre dernier. J’ignore si cela suffira à renverser la vapeur, mais j’en doute. Quoiqu’il en soit, le visionnement sur mon petit écran de 55po ne m’a pas dérangé le moins du monde. Il est plus facile d’appuyer sur un bouton pause à portée de pouce, le temps d’un énième café, que de demander à un projectionniste de rembobiner ou à un guichetier de rembourser!

THE IRISHMAN

Al Pacino et Robert De Niro campent respectivement Jimmy Hoffa et Frank Sheeran dans The Irishman.

Bienvenue dans la vallée dérangeante

Scorsese a beau penser ce qu’il veut des blockbusters superhéroïques, il entretient désormais un point commun majeur avec eux : le recours au rajeunissement numérique, dit le de-aging. Plusieurs titres du Marvel Cinematic Universe le développent via l’entreprise américaine Lola VFX. De Michael Douglas dans Ant-Man à Kurt Russell dans Guardians of the Galaxy Vol. 2, en passant par Samuel L. Jackson dans Captain Marvel, la fontaine de jouvence redonne à nos stars préférées leurs traits d’antan. Cette possibilité plastique se doit toutefois de servir l’histoire la plus originale possible au lieu de s’en servir à des fins mercantiles, ce qui n’est pas souvent le cas quand l’objectif visé se résume à franchir le milliard de dollars au box-office mondial!

Pour The Irishman dont l’histoire s’étend sur un demi-siècle entre 1955 et 2003, le travail est celui d’Industrial Light & Magic (ILM) qui avait déjà redonné maladroitement la jeunesse à Carrie Fisher dans Rogue One: A Star Wars Story. Les effets spéciaux se sont améliorés, certes, mais je dois avouer que je me suis retrouvé par moments en pleine vallée dérangeante face à des personnages qui aspirent tellement à atteindre le réalisme que le moindre détail suscite instantanément notre inconfort. Le regard du jeune De Niro sonne particulièrement faux, sans oublier que la posture de nos septuagénaires favoris ne collent pas avec leurs visages retouchés. J’ai donc eu beaucoup de misère à n’y voir que du feu lors des gros plans ou des longs plans. Oui, j’en ai plus qu’assez de ces campagnes publicitaires qui créent l’engouement autour d’une quelconque prouesse technologique mise en évidence au détriment du reste!

Bref, après la réunion réussie de Brad et Leo dans Once Upon a Time… in Hollywood ou le crossover raté des superhéros Marvel dans Avengers: Endgame, The Irishman perd l’équilibre sur cette vague 2019 cherchant à émouvoir à tout prix. Ne vous attendez pas au rythme effréné d’un Goodfellas 2 ou d’un Casino 2, sans quoi vous serez déçus. Il est davantage question de vieillesse, du temps qui passe, de regrets (les nôtres?), du fardeau d’un secret ou d’un mensonge. À ce titre, le plan séquence d’ouverture en steadicam et la beauté d’une poignée de ralentis extrêmes gagnent en profondeur. Voici brièvement ce que j’applaudis : le montage fluide qui alterne entre les époques, la narration pleine d’humour, les différentes pièces musicales en contrepoint avec l’image, bref, ce qui constitue encore l’essentiel de la signature du cinéaste. Or, rares sont les films d’aujourd’hui qui me font autant regretter le cinéma d’hier, plus précisément lorsque, ado, je vénérais la filmo de notre cher Marty avec des titres cultes parmi lesquels les sous-estimés Mean Streets et After Hours et respectais celle de Bobby avec des titres cultes parmi lesquels Once Upon a Time in America et The Deer Hunter. Qu’est-il arrivé avec le De Niro de 1974 qui incarnait à merveille la version rajeunie de Marlon Brando dans The Godfather: Part II? Pourquoi bâcler ce qui aurait pu être le nouveau chef-d’oeuvre de Martin Scorsese en refusant obstinément de tendre le flambeau interprétatif à de jeunes acteurs talentueux? Comme quoi, 45 ans plus tard, la boucle se boucle de façon… fort minable!

Verdict : 6,5 sur 10

THE IRISHMAN sur Netflix : https://www.netflix.com/ca-fr/title/80175798

THE IRISHMAN

Joe Pesci (avec les verres fumés) joue Russell Bufalino dans The Irishman.