Ready Player One – Critique du film de Steven Spielberg

Ready Player One – Critique du film de Steven Spielberg

29 mars 2018 0 Par Louis-Philippe Coutu-Nadeau
Merci de partager !
  • 12
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
    12
    Shares

La réalité virtuelle sera un jour LA solution pour s’extraire de notre réalité physique. Comment? Par le truchement d’avatars qui évolueront pour nous dans des mondes entièrement numériques, lesquels faciliteront une immersion et une interactivité totales. Ce jour approche à grands pas, car la technologie innove dans ce domaine à la vitesse grand V. D’ici là, je vous recommande le Ready Player One de Steven Spielberg qui donne un bel aperçu des possibilités envisagées par la RV, d’autant plus que, selon moi, le cinéma demeure encore aujourd’hui l’échappatoire par excellence à la routine du quotidien.

Le monde virtuel à portée de main.

Je dois une fière chandelle à Spielberg. En effet, si je fais preuve d’une imagination débordante dans le cadre de mes propres histoires, c’est que j’ai grandi devant ses réalisations (E.T., Hook, Jurassic Park, la trilogie Indiana Jones) et ses productions (The Goonies, The Land Before Time, Who Framed Roger Rabbit, la trilogie Back to the Future). Ces douze longs métrages, que je visionnais en boucle du haut de mes trois pommes, ont ceci en commun d’avoir contribué à l’essor d’un cinéma de divertissement destiné à un public ado, depuis le début des années 80 jusqu’au milieu des années 90. Combien de fois d’ailleurs je me suis retrouvé au septième ciel grâce au septième art?

Spielberg a également inspiré un certain Ernest Cline, scénariste de Fanboys sorti en 2009, pour la rédaction de son roman dystopique Player One publié en 2011. Ayant pour sujet principal la RV, il s’agit ni plus ni moins de 374 pages truffées de références culturelles (cinématographiques, télévisuelles, vidéoludiques, musicales) qui ont été écrites par cet auteur américain de 46 ans désirant s’adresser aux lecteurs nostalgiques de 30-40 ans élevés face à un écran. Qui de mieux placé que Spielberg lui-même pour transposer directement en images et en sons qu’il a indirectement permis de façonner en mots? Personne, même pas Christopher Nolan un temps envisagé. Ready Player One marque donc le retour du septuagénaire stakhanoviste par la grande porte après une poignée de projets plus personnels, plus pessimistes et plus politiques, dont le très académique Pentagon Papers qui a pris l’affiche il y a seulement deux mois et demi…

Cline au sujet de la participation de Spielberg : « Très vite, beaucoup d’éditeurs ont fait monter les enchères pour en obtenir les droits. C’est cette guerre qui a attiré l’attention des studios hollywoodiens. C’était surréaliste. […] Il y a trois ans, j’apprends que Spielberg est fan du roman et intéressé par son adaptation. Hallucinant : il a tout inspiré dans ce livre, jusqu’à la narration, qui est calquée sur son style! […] Immédiatement, il a réussi à convaincre les ayants droit de chaque licence. Si Steven n’avait pas été là, le film n’aurait pas pu voir le jour. »

Qui n’a jamais rêvé de conduire la DeLorean de Back to the Future? L’Oasis le permet!

Voici un synopsis qui résume le film :

En 2045, notre planète est en proie à une crise énergétique, économique et écologique. La population trouve refuge dans l’OASIS, un paradis virtuel auquel chacun peut accéder grâce à des lunettes et des gants haptiques. Son créateur, le multimilliardaire excentrique James Halliday (Mark Rylance), disparaît en léguant son immense fortune à celui ou celle qui mettra la main sur les trois clés donnant accès à un œuf de Pâques numérique qu’il a pris soin de dissimuler. L’appât du gain provoque un engouement planétaire. Wade Watts (Tye Sheridan), un jeune garçon du bidonville de Columbus, dans l’Ohio, décide de participer à la chasse au trésor en dépit du fait qu’il n’a pas le profil d’un héros.

Spielberg doit sa renommée à ses talents de storyteller et d’entertainer, capable tant de raconter que de divertir, comme en témoignent la trentaine de titres à son actif en près d’un demi-siècle. Le ressort dramatique de la majorité d’entre eux repose sur la dichotomie opposant de simples héros ordinaires à de plausibles évènements extraordinaires. C’est encore le cas ici, quoiqu’au départ ce nouveau héros devient quelqu’un à condition d’enfiler sa combinaison RV. L’identification à ce protagoniste est peut-être l’un des seuls problèmes majeurs du résultat, en ce sens que l’humain et l’avatar ne se ressemblent pas du tout. Idem pour les personnages secondaires. En revanche, l’alternance entre la réalité incolore et la virtualité iridescente fonctionne à merveille, passant du film-live à l’animation sans heurt, à l’image du Avatar de James Cameron. Cela prouve la virtuosité du cinéaste en matière de lisibilité, et ce, même dans le feu de l’action.

Spielberg explique son intérêt pour le best-seller de Cline : « Le livre était à la fois un flashforward et un flashback. Flashback d’une décennie où j’ai été beaucoup impliqué, et flashforward d’un futur qui nous attend, qu’on le veuille ou non. C’est un concept qui m’intéressait. […] On avait peur que les studios soient cupides quant aux clins d’œil à la pop culture des années 1980-90. Mais tout le monde a collaboré. La 20th Century Fox, Universal, Paramount, Sony, Disney… Tout le monde a accepté de nous a aider. Ils nous ont permis de faire des références à leurs phénomènes culturels. »

Tye Sheridan est Wade Watts, alias Parzival, dans Ready Player One.

Ready Player One a-t-il fait l’objet d’une campagne publicitaire bâclée? C’est ce que plusieurs internautes pensent, étant donné qu’elle misait presque exclusivement sur le fan-service via un foisonnement de citations et d’autocitations culturelles parmi lesquelles :

  • Des personnages tels que le Géant de fer, le T-Rex, Goro de Mortal Kombat, la poupée Chucky, Freddy Krueger, King Kong, le Mechagodzilla, Beetlejuice, Batman, Clark Kent;

  • Des moyens de transport tels que la DeLorean, la moto de Kaneda dans Akira, la Batmobile de la série télé, le Faucon Millénium mentionné au détour d’un dialogue;

  • Des armes telles que le M41A Pulse Rifle d’Aliens, le Mark 2 Lancer Assault Rifle de Gears of Wars, la Sainte Grenade de Monty Python and the Holy Grail;

  • Des clins d’œil quelconques tels que le thumbs up de Terminator 2, l’incantation de l’orbe issue d’Excalibur, le Boombox de Say Anything…, le Chestburster, Jack Slater III issu de Last Action Hero annoncé sur la devanture d’un cinéma.

Il y en a tellement que dresser la liste exhaustive de tous les easter eggs reviendrait à s’arracher les paupières afin de ne rien manquer!

Le feu d’artifice référentiel dans les vidéos promotionnelles se fait-il au péril ou au profit du film? Si cela permet à la nouvelle génération de découvrir maintes licences qui ont bercé la jeunesse de leurs parents, en piquant leur curiosité de surcroît, il me semble que ce soit légitime. Les responsables du marketing chez Warner ont misé juste. Après tout, depuis quelques années, ils dépensent beaucoup d’énergie tantôt à réveiller le public qui bâille devant le DC Extended Universe, tantôt à consoler ce même public qui braille la fin de la saga Harry Potter (sa continuité, intitulée Fantastic Beasts, a perdu cette touche magique à mes yeux).

Mark Rylance est James Halliday dans Ready Player One.

Robin Fender, pédopsychiatre, cinéphile et spécialiste du roman, explique pourquoi Spielberg était tout désigné pour la réalisation : « C’est la personne rêvée parce que d’emblée, avec Spielberg, ça signe une démarche. […] D’emblée, il y a quelque chose de très métatextuel, de l’ordre d’une correspondance entre la fiction et la réalité. Il y a ce bouquin-là qui voue un culte à la pop culture des années 80, tourné aussi vers le futur, et Spielberg incarne cette facette et ce propos-là à la perfection, puisque c’est lui-même qui a initié cette pop culture. […] Je pense qu’il sait qu’il est lui-même Wade Watts et James Halliday. Comme il était la petite orpheline et le bon gros géant. Comme il était E.T. et Elliott. […] Dans Jurassic Park, il était autant Alan Grant que John Hammond, le créateur comme la personne émerveillée. »

Un mot concernant la distribution. Tye Sheridan (X-Men: Apocalypse où il portait déjà un viseur!) est crédible en personnage principal qui devient Parzival à l’intérieur de l’Oasis. Sa bouille attachante ressemble à s’y méprendre à Spielberg lorsqu’il était jeune, ce qui n’est sûrement pas un hasard. Mark Rylance (Dunkirk) joue un excentrique James Halliday dont le nom fictif résonne étrangement comme celui du chanteur Johnny Hallyday. À noter qu’il s’agit de sa troisième collaboration avec le réalisateur après Bridge of Spies et The Big Friendly Giant.

La beauté plastique du résultat final n’est toutefois pas que façade. Derrière ce maquillage d’effets spéciaux numériques (très réussi!) se cache une histoire haletante et quelques rebondissements efficaces à la clé, bien que nul ne s’attendait à quoi que ce soit d’autre qu’un mashup d’allusions au passé. Un énorme merci à l’enfant prodige du cinéma pour un hommage génial à Stanley Kubrick au détour d’une longue séquence qui nous plonge littéralement dans l’hôtel labyrinthique Overlook du film d’épouvante The Shining. J’en ai eu des frissons tellement c’est bien amené et reconstitué. Les cinéphiles se souviendront que, en 2001, Spielberg avait achevé le dernier projet du papa de 2001: A Space Odyssey avant sa mort en 1999 : A.I. Artificial Intelligence.

Le bidonville futuriste de Columbus, dans l’Ohio, en 2045.

Bref, Ready Player One met le présent sur pause et nous propose un voyage rétro-futuriste de 140 minutes dans l’univers ultraréférencé et attractif d’Ernest Cline qui a l’effet d’un bonbon atomique. Steven Spielberg s’amuse avec le matériel du romancier, à qui doit d’abord revenir le mérite du projet (trop de fans spielbergiens l’oublient!), en même temps qu’il s’amuse avec cet héritage dont il est le principal architecte. N’en déplaise à ses détracteurs qui l’abhorrent, quiconque a soufflé dans une cassette de NES ou rembobiné une cassette VHS sera d’accord que le réalisateur de 71 ans vient de signer rien de moins que sa panthéonisation définitive. Les cinéphiles peuvent se faire Halliday qu’il y aura sans doute une suite…

Verdict : 9,5 sur 10

P.S. : Ne vous attendez pas à ce que tous vos personnages préférés interagissent longtemps à l’écran, tel un crossover ultime digne des Avengers, car ils ne font souvent que passer le temps d’un simple caméo.